Sans Trahir
Carnet de voyage
J'ai vu la Trahison, j'ai trouvé le film intéressant,
mais il m'a laissée sur ma faim.
Et depuis je repense à Hadjer, que j'ai rencontrée il
y a déjà 3 ans, et qui m'avait bien remuée. Je vous la
présente aujourd'hui. Le texte est extrait du carnet de
voyage que je tenais avant que n'existent les blogs. (J'ai
juste changé les noms, pour la préserver. Son nom à elle
est bien plus beau que celui que je lui ai inventé.)
Août 2003
D’Istanbul à Tunceli, il y a plus de 20 heures de bus
à subir sur des routes sinueuses. La compagnie que nous
avons empruntée s’appelle « les gens de Tunceli- la paix
». Il faudrait un jour que je puisse raconter le goût de
cette soupe au yaourt mangée à 2 heures du matin, lors
de la pause d’une demi-heure que s’octroie le chauffeur
dans un resto-route hallucinant. Dans le bus qui roule
de nouveau à tombeaux ouverts, ma voisine me raconte
vers 3 heures, qu’elle retourne à son village à
l’occasion du mariage de son frère, et que ce petit qui
s’agite sur ses genoux, elle l’a fait après avoir perdu
ses jumeaux dans le tremblement de terre d’Izmit où elle
venait d’emménager. « C’est difficile d’avoir encore un
enfant à mon âge, dit-elle, mais je ne pouvais pas faire
autrement, je devenais folle ». 30 mille morts dans un
tremblement de terre ; je pense alors que c’est le même
nombre que celui concédé comme bilan du « terrorisme ».
Je compatis profondément avec cette femme qui a fui son
village et la « sale guerre » pour se faire rattraper
dans l’Ouest, par les foudres de la terre et la hargne
des constructeurs qui ont bâti des immeubles de sable
dans les lits des rivières, avec l’aval d’autorités
corrompues.
J’ai hâte d’arriver à Tunceli, notre fille dort, agitant
sa petite tête bouclée sur mes genoux ankylosés. Mon
compagnon parle avec un jeune à l’arrière du bus. Je
m’endors un peu aussi, la tête appuyée contre la vitre.
Lorsque je me réveille, le soleil se lève sur Malatya et
ses abricotiers. Le paysage est grandiose. Je pense à
nos amis d’Istanbul à qui j’ai demandé ce qu’ils
voulaient que je leur ramène de Tunceli et qui m’ont
dit, narquois, que la région était célèbre pour ses «
terroristes » et que je pouvais tout aussi bien ne pas
en rapporter. Nous approchons. Voilà le premier poste de
contrôle. J’entends un jeune dire, cynique, à mon
compagnon, « C’est ça Dersim, on arrive ». Je me rends
compte que j’ai oublié de prendre la pièce d’identité de
ma petite. Bref moment d’affolement, comme une
culpabilité d’être là. Il faudra que j’essaie de
comprendre le vague malaise que j’ai ressenti à cet
instant là. Mais plus tard, ce n’est pas le moment
maintenant. Un soldat monte dans le bus et ramasse
toutes les pièces d’identité. Mon mari tend nos deux
cartes sans rien dire. Après un contrôle qui durera
presque 10 minutes, le temps de noter tous les noms
peut-être je ne sais pas, ils seront rendus au
chauffeur, qui les fait distribuer. Routine… Je remarque
les tomates plantées juste devant le poste de contrôle,
derrière les barbelés. Elles sont encore toutes vertes…
Nous arrivons à midi passé. Il fait chaud. Les filles
portent des pantalons moulants et les bras nus. Il n’y a
qu’une seule mosquée dans la ville à majorité Alévie.
Elle a été construite pour les fonctionnaires et surtout
pour les membres des « unités spéciales » affectés ici.
Nous sommes accueillis par Hadjer et son mari qui vont
nous conduire dans les montagnes, au village où nous
sommes attendus par nos amis. Ils nous rassurent en nous
disant qu’il fait bien frais là-haut. Mais il nous faut
attendre le minibus qui ne monte aux villages que vers
le soir. Hadjer nous conduit chez elle, un tout petit
trois pièces propres comme un cabinet médical. C’est
qu’Hadjer est infirmière. Elle travaillait à l’hôpital
de la ville au plus fort de la guerre civile et y exerce
toujours. Nous avons presque le même âge, et nous nous
sommes tout de suite reconnues amies, au-delà du sens de
l’accueil qui caractérise les Anatoliens. Mais je
l’appelle quand même « Abla » (grande sœur) à cause de
toute cette colère qu’elle porte dans les yeux et de ce
que je sais qu’elle a vécu. Elle est mince, ne porte que
des jeans et ses cheveux courts sont rougis au henné.
Après s’être assurée que je ne veux décidément pas me
reposer du voyage mais voir la ville, elle et Asim, son
fils de 12 ans, nous emmènent moi et ma fille dans un
jardin de thé au cœur de la ville. Les hommes sont
partis je ne sais plus où. Et là, à peine sommes nous
assises qu’Hadjer me pose quelques brèves questions.
Elle veut d’abord savoir, comme c’est de coutume en
Turquie, d’où je suis. Je lui explique brièvement,
étonnée moi-même de réussir à évoquer si clairement mon
identité fragmentée et je lui dis surtout que j’avais
très envie de venir ici pour « comprendre » : comme si
réussir à comprendre cette rupture entre deux peuples,
celui auquel me voue mon « origine », et le sien,
réussirait à me faire accepter mes déchirures
personnelles. Je ne lui dis pas tout ça, mais je sais
qu’elle l’a saisi, confusément, avec cet étonnement à
voir traversé de doutes un corps vivant pourtant dans le
doux confort occidental. Par la suite je comprendrai que,
même au plus fort de la guerre, là où on est sommé de «
choisir son camp » le sentiment d’appartenance est tout
sauf évident. Alors elle se met à parler. Tout de suite
et sans presque que je ne lui pose de questions. Je dois
être la première personne à qui elle parle comme ça.
Avec les autres ce n’est pas la peine, ils savent déjà,
et évitent le plus possible d’en parler. Je remarque
qu’elle dit « Tunceli » lorsqu’elle parle de sa ville,
employant le nom turc, et non le nom kurde de « Dersim »
qu’utilisent plus volontiers les hommes lorsqu’ils
veulent faire comprendre qui ils sont aux « étrangers »
que nous sommes.
L’une des premières choses dont me parle cette femme,
c’est sa colère au plus fort de la guerre civile à
trouver au petit matin son mari dormant à la maison
tandis qu’elle a passé toute la nuit à accueillir les
blessés et les morts.
« Tu sais parfois ils arrivaient par dizaines, et lui il
dormait, tu te rends compte » me dit-elle.
« Qu’aurais-tu voulu qu’il fit Hadjer Abla ? », lui
ai-je demandé tout doucement pour ne pas couper ce flot
de paroles, « Est-ce lui qui voulait que tu travailles ?
»
« Non, non, c’est moi qui voulais et veux faire ce
métier, mais je ne sais pas, je ne sais pas, c’était
bien, déjà, qu’il ne soit pas dans la mêlée ou posté
dans les montagnes, une arme à la main, non qu’aurais-je
fait de mes deux fils, mais dormir, dormir non, c’était
pas possible. Je risquais ma vie chaque fois que
j’allais travailler quand même. Aujourd’hui je m’étonne
encore d’être là. Je suis infirmière tu sais et j’avais
choisi ce métier pour soigner, soigner sans faire de
distinction, mais là c’était trop. Les miliciens, même
blessés, même pissant le sang nous regardaient et
disaient « Vous êtes des Kizilbash (têtes rouges, Alévis),
on ne veut pas que vous nous touchiez. Au début ça nous
blessait et puis après on se retournait et on pensait «
crève ! ». Ca fait bizarre de se dire ça tu sais, un
blessé, c’est un blessé. C’est seulement sur
l’injonction des médecins, tous étrangers à la région,
qu’on pouvait s’approcher avec nos bandages. Plusieurs
fois j’ai soigné des types qui pointaient leur revolver
sur mon ventre et me disaient « fais bien attention
petite garce ! » Les médecins qui voyaient tout ça ne
disaient rien… rien du tout. Je peux même pas te dire
qu’on avait peur, c’était au-delà. » Hadjer se tait. Son
regard se perd un moment puis la rancune revient. Je
devine alors que le rempart contre sa peur, elle l’a
construit avec sa colère, et c’est cette rancune amère
que je sens en elle, même lorsqu’elle rit, ou qu’elle
choisit des pastèques bien mûres en me faisant des clins
d’œil. Avec Hadjer, j’ai l’impression de vivre chaque
moment comme un sursis qui nous serait accordé à toutes
les deux. Et c’est sûrement pour cela que cette amitié
toute neuve est si précieuse : une heure après notre
rencontre, Hadjer m’offre un collier aux pierres noires
comme l’angoisse mais ouvragées avec amour.
Je vois Asim, le fils d’Hadjer s’occuper d’Ela. Ils ont
les pieds dans l’eau du fleuve mythique est ma fille lui
crie : « C’est froid ! ! ! ».
Hadjer reprend. « Il y avait aussi des pauvres soldats
qui se retrouvaient à l’hôpital avec l’étonnement de
voir couler leur sang. Cette guerre ils en avaient tant
entendu parler à la télé et ailleurs qu’ils devaient
croire à un film avant d’être appelés au contingent. Les
pires c’étaient les volontaires, ceux qui étaient là
pour sauver la « Nation » et les gendarmes des milices
spéciales. Les soldats on ne les a jamais détestés. »
« Et les…les « autres », dis-je, à court de
terminologie, sentant qu’elle ne veut pas encore en
parler, comment se faisaient-ils soigner leurs blessures
?
« C’était bien ça le plus grave, on avait toutes peur de
se faire enlever et conduire dans les montagnes pour
soigner ceux qui ne pouvaient venir à l’hôpital. Mais
après on n’aurait pas pu revenir, on nous aurait
drôlement bien accueillies en ville… Moi je ne peux pas
refuser de soigner qui que ce soit si je le vois blessé
devant moi... surtout que ces hommes là dans les
montagnes étaient aussi mes... ». Elle se tait. Elle ne
dira jamais le terme et moi je resterai avec ma
terminologie manquante à ne toujours pas savoir désigner
les choses, les gens, leurs choix, leurs non-choix.
A ce moment là nos maris nous rejoignent dans le «
jardin de thé » joliment aménagé au bord de ce cours
d’eau, le Munzur, qui ressemble plus à un torrent qu’à
un fleuve. Elle se tait toujours.
« C’est joli, hein », dit-elle, au bout d’un moment, «
c’est le plus beau coin de la ville, juste au bord de
l’eau… »
Je regarde autour de moi, des enfants s’amusent à
plonger dans les eaux glacées de Munzur. L’ambiance
semble tranquille. Des ampoules multicolores suspendues
à des guirlandes décorent l’endroit : le couvre-feu a
été levé, on peut venir se promener ici le soir, boire
un verre de thé, une bière. Je pourrais presque croire
que « c’ »est fini. Elle me regarde et pointe son doigt
sur les hauteurs des montagnes surplombant la ville :
« Et puis tu vois on est bien gardé, il y a un mirador
sur chaque montagne, avec un pauvre soldat planté dedans.
C’est comme dans la chanson, plaisante son mari en
chantant : « Dersim cerné de 4 montagnes.. »
« Et là, continue Hadjer, ces belles maisons entourées
de jardins, c’est les villas qui ont été vendues pour
une bouchée de pain aux miliciens, joli hein ? »
Son mari s’agite : « Hadjer, tu ne devrais pas parler si
fort, regarde qui il y a à la table de derrière … »
Je jette discrètement un œil devant moi et ne vois
qu’une famille attablée avec de jeunes enfants et buvant
du Coca-Cola. Hadjer sourit. Son regard se fait
tranchant mais c’est d’une voix toute caline quelle me
demande si je veux qu’elle nous prépare un plat
particulier ce soir. Son mari demande s’il reste des
baklawas. Moi je comprends que nous ne prendrons le
chemin des montagnes qu’après avoir passé au moins une
nuit chez elle. Je regarde mon compagnon, il a saisi lui
aussi.
..
Source:http://unshahtofortrouge.hautetfort.com