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Le Dersim sur radio Divergence de Montpellier

 Animateur Pierre Louis Chevalier

Le Dersim sur Radio Divergence de Montpellier Animateur Pierre Louis Chevalier

Un grand merci à l'équipe de Divergence FM de Montpellier et à Pierre Louis Chevalier qui nous a reçus dans le cadre de son émission Ici et Là-Bas lundi 2 avril 2007 de 18 h 30 à 19 h.
Voici l'émission retranscrite. En ouverture et pour la cloturer, deux extraits musicaux du dernier album de Metin et Kemal Kahraman : "çeverê hazaru" (the gate of thousands - livre et CD)
Pascale

Radio Divergence FM
Pierre Louis Chevalier : Emission Ici et Là-bas
Les invités : Alisan Karsan, Lucile, Pascale Faure

Pierre Louis :
Aujourd'hui, en ouverture voici un chant qui ne vous est pas familier parce nous allons parler d'une petite région inconnue d'Anatolie qui se situe à l'est de la Turquie et d'un peuple, les Zaza... Nous avons trois invités, Alisan Karsan que certains connaissent car il est le père de la librairie-bibliothèque associative Scrupule, Pascale Faure qui est ethnologue et a écrit un livre sur le faubourg Figuerolles - Plan Cabanes, une thèse que Pierre Sansot supervisait, et puis une jeune historienne, Lucile, qui a choisi pour son sujet de maîtrise, de travailler sur cette région de Dersim.
Avant de rentrer dans le vif du sujet, nous allons parler d'un grand projet qui a lieu en Turquie, le Gap : il s'agit d'un immense projet qui concerne l'édification de 22 grands barrages et de 19 centrales hydroélectriques sur le Tigre et sur l'Euphrate. Ce projet est parti en 1976 et devrait arriver à son terme en 2010 : il concerne 1, 7 million ha de terres arides et coûte très cher (50 milliards d'euros ) et devrait permettre à la Turquie d'etre en autosuffisance énergétique avec 30 milliards de KWH, mais..., il y a beaucoup de mais...
Il y a eu 400 villages qui ont été engloutis, une ville antique qui a disparu, 200 000 personnes déplacées, un écosystème qui a été bouleversé, une hydrophisation de nombreux cours d'eau... Donc ce grand projet qui modifie profondément le mode de vie des populations kurdes, concerne aussi cette minorité zaza.
Alors, Alisan, tu est Zaza, tu es ici réfugié politique, tu t'es battu là-bas, tu es venu très tôt en Europe, un parcours par l'Allemagne, la Grèce... Alisan, qu'est-ce qu'être Zaza, qu'est-ce qu'être du Dersim ?

Alisan :
Hé oui ! Qu'est-ce que cela veut dire ? D'abord, être inconnu, il n'y a pas d'informations sur ce peuple, peu d'ouvrages sur ce peuple. On l'a connu par les barrages que tu viens de citer. Ce pays-là se trouve exactement sur la source du Tigre et de l'Euphrate, et le peuple zaza est attachée à cette rivière, historiquement. La région du pays Dersim est la source du Tigre et de l'Euphrate. Et avec les barrages, cela a beaucoup changé ces rivières. Maintenant, il y a partout des barrages, pas seulement en Turquie, en Syrie, en Irac etc... Mais surtout le barrage Keban au Dersim qui a été construit il y 30 ans... Nous avons une rivière Munzur et actuellement on lutte ! Cest une rivière sacrée parce on croit à cette rivière... Ils sont en train de faire 8 barrages avec des objectifs politiques. Nous sommes très attachés à cette rivière qui traverse tout le Dersim, à peu près 184 km, et ils ont construit 2 barrages depuis 20, 25 ans et maintenant, ils sont en train de construire le reste, six autres, huit barrages prévus... Munzur est une grande source de l'Euphrate...
Mais aujourd'hui, le Tigre et l'Euphrate ont beaucoup changé, ces fleuves onr pratiquement disparus, ce sont des lacs partout, des lacs artificiels, le climat est en train de changer... ce sont des choses tristes par rapport à la nature, à l'environnement... On ne le voit pas, mais c'est politique soit pour détruire un peuple entier avec son histoire de millions d'années, soit économique.. Je veux dire que l'eau est devenue une question importante, c'est le partage de l'eau... Pour expliquer Dersim, il faut dire que c'est un pays de l'eau, on est attaché à cette eau...

Pierre Louis :
Quand tu parles de l'importance des fleuves, souvent tu parles de la religion.. mais il s'agit d'une forme d'idéalisation qui est différente de la religion des Kurdes et des Turcs car elle n'a rien à voir avec l'islam. Alors je vais me tourner vers Pascale ou Lucile pour donner quelques précisons sur cette religion singulière du Dersim qui subsiste et qui résiste encore.

Pascale:
Pour faire le lien avec la religion et les barrages : ces barrages ont des conséquences assez dramatiques sur l'environnement car il y a des modifications de l'écosystème, des villages qui sont vidés, d'autres qui sont isolés aussi du reste des communications et c'est surtout des sites sacrés qui sont détruits avec des lieux de pélerinages, des lieux de mémoire notamment avec le génocide de1938. C'est un rapport que la population a avec l'environnement et qui est encore très attaché à ces éléments sacrés de la nature, c'est une dimension écologique comme on pourrait dire maintenant, mais qui puise dans une tradition religieuse antérieure. La religion zaza, la religion du Dersim, c'est en fait un syncrétisme, composé de strates différentes de religions depuis l'Antiquité. On peut repérer des religions païennes, le zoroastrisme, le soufisme, le chamanisme, des éléments de christianisme aussi, et dans le terme alévisme, il y aussi des éléments symboliques musulmans, mais que symboliques, sans un contenu musulman réel. Ce sont, plus récement, des pratiques religieuses assez secrêtes qui ont dû se transmettre dans l'intimité des familles et des maisons. Les rituels sont assez secrets, ce sont des cultes familiaux souvent où le père officie, avec des chants, des danses... Ce que l'on peut dire de l'alévisme, c'est une religion qui est différente de la religion sunnite des Kurdes, notamment, qui est une branche du rite chaféite, différente bien sûr aussi du sunnisme turque qui est de la branche hanéfite. Donc les Zaza sont caractérisés par une double différence : tant au niveau de l'appartenance religieuse, que de la langue. Historiquement, ils sont restés relativement opposés, rebelles à toute forme de colonisation...

Pierre Louis :
Lucile, tu disais tout à l'heure que la résistance qui a été menée tenait aussi à la géographie ?

Lucile :
Avant de continuer plus loin, il est important de préciser que l'identité zaza comme l'identité de la religion toutes les deux des identiés qui sont aujourd'hui en débat, en discussion et que l'on ne peut pas définir là. Tu dis que je suis historienne, c'est un bien grand mot, je suis étudiante en histoire et ce qui m'intéresse dans la région du Dersim, il y a plusieurs raisons. Sa situation géographique notamment : si on prend le noyau dur du Dersim, c'est une région montagneuse assez haute, assez escarpée et qu'on peut dire impénétrable, du moins qui l'a été très longtemps et ce qui l'a isolée de toute tentative de centralisation administrative des puissances voisines pendant très longtemps, c'est à dire que la première pénétration militaire qui a été effectuée sur le Dersim, c'est en 1938, donc c'est très récent.
Moi, ce qui m'a intéressée là-bas, c'est qu'il y a des gens qui sont encore vivants aujourd'hui et qui ont connu depuis moins d'un siècle, tout le processus d'occidentalisation qui s'est effectué en Europe et qui s'est effectué aussi dans toutes les autres parties du monde sur des siècles et des siècles.On a vu très rapidement une colonisation militaire à proprement parler assez dure et qui est encore aujourd'hui assez sévère avec des contrôles militaires très présents, des exécutions sommaires, et aussi avec une résistance, une guérilla qui est en lien avec la question des barrages. C'est aussi cela qui risque d'être anéantie dans les parties qui vont être inondées, c'est la résistance armée de certaines populations, même si cela aussi est en débat. C'est une zone qui a été isolée pendant très longtemps, qui a été une zone frontière. Si on prend les époques antiques et médiévales, on doit le relier complètement à l'histoire de l'Arménie puisque cela se situe à l'ouest de l'Arménie historique. C'est difficile d'avoir des informations sur la région de Dersim très précisemment, mais elle a été souvent au centre des rivalités entre Phrigiens, Assyriens, Chythes et Mèdes dans un premier temps, et puis elle s'est trouvée à la frontière romano-parthe, il y a eu les Perses également qui l'ont convoitée... ensuite, elle s'est retrouvée entre la frontière de l'empire byzantin et l'Iran sassanide. Puis elle a subi officiellement... si on regarde les Atlas, les cartes sont colorées de certaines couleurs mais réellement les agents des différentes puissances n'y ont pas pénétrés. On la voit sous domination turcomane puis mongole puis au centre des rivalités des différentes puissances musulmanes. Ensuite, elle appartient à l'empire ottoman mais elle est convoitée aussi par les Perses assez proches. Il y a également à une époque plus contemporaine, les Russes qui ont des visées dessus. C'est un enjeu géo-stratégique car la région est au source de l'Euphrate. Il y a donc beaucoup de questions qui peuvent être lier à cette région. et ce qui apparaît quand on essaie de l'étudier, c'est qu'elle a souvent été un foyer de refuges, un foyer de résistance également. Pendant toute la période de domination ottomane, Dersim n'a jamais payé d 'impots, n'a jamais envoyé ses enfants à l'armée car les agents ottomans ne pénétraient pas jusque là-bas. Dans les différentes périodes de l'histoire, elle a été un foyer de résistance religieuse aussi : sans donner de détails ici, il y a les Pauliciens aux alentours du VIIIe- IX e siècle qui vont se réfugier là-bas et vont y faire un état, pas dans le coeur de Dersim mais dans ses zones d'influences. Et puis les Kizilbas et aujourd'hui la religion alévie qui est en lien avec la religion de Dersim et qui se distingue effectivement et qui se trouve toujours du côté minoritaire. C'est cet axe là, de lieu de refuge et de résistance qui m'a beaucoup intéressée.

Pierre Louis:
Lucile, ton exposé est très compétent. Alisan, qu'est -ce que tu en penses ? Tu consacres énormément de ton temps, de ton énergie depuis de nombreux mois, même quelques années maintenant à un site sur le Dersim. Quels sont les enjeux aujourd'hui de ce travail que tu effectues ?

Alisan :
C'est vrai que Internet, c'est utile pour nous, c'est magnifique ! Internet, c'est une grande occasion pour nous de se lancer, de donner des informations, de pouvoir travailler ! Parce que Dersim est vidée, depuis 60 ans il y a un exode très fort, Dersim est militarisée, pour une personne aujourd'hui, il y a 7- 8 soldats... Pendant longtemps, il y a eu longtemps un embargo économique, les terres sont minées par les soldats turques, la situation est très dure pour les habitants de Dersim. Aujourd'hui, on dit Dersim, mais Dersim est divisé administrativement. Depuis 1938, nos nom de famille sont changés, turquisés. 1938, c'est une date importante, l'état turc s'est crée en 1924, c'est un état très jeune, le nationalisme est très fort, et surtout influencé par le nazisme, le chauvinisme.. Aujourd'hui, c'est difficile d'imaginer cette situation. Dersim, c'est la dernière région d'Anatolie, d'Asie Mineure. La Turquie a occupé Dersim , cela a duré deux ans; il y avait beaucoup de militaires, il y a eu une résistante très très forte. Et il y a eu un génocide de notre peuple en 1938, que nous appellons dans notre langue tertele et cela se tranmet à nos enfants, on en parle. Aujourd'hui, il y a certains ouvrages. Dersim s'est vidé dans la diaspora et là-bas, c'est militarisé, c'est la catastrophe. Depuis 1938, la Turquie, les militaires ont eu un plan spécial sur Dersim, pour des raisons anciennes qui datent de l'histoire ottomane. Pendant cette période, il y a beaucoup d'offensives d'attaques sur Dersim.

Lucile :
Il y a d'ailleurs une citation d'un pacha ottoman qui parle de la campagne militaire vers le Dersim qui est "toujours essayée mais jamais victorieuse" § Et effectivement en 1938 pour réaliser l'unification et la maîtrise intérieures du territoire de la jeune Turquie, Dersim est la seule région qui reste à mettre au pas. Donc la pénétration militaire est très violente et juste pour l'anecdocte, on peut dire que c'est la première fois dans toute l'histoire de l'aviation militaire mondiale, et l'Etat turque s'en vante, il y a des photos sur internet, il y a une femme qui pilote un avion bombardier pour vaincre le Dersim !

Pierre Louis :
Le site sur lequel tu travailles, il est destiné aussi à communiquer pour tous les membres de la diaspora ?
Alisan :
Depuis la signature de Copenhague, la Turquie est obligée de laisser ses minorités un peu tranquille. ur l'Anatolie, c'est une culture mosaïque, mais il n'y a plus de minorités, c'est une catastrrophe pour cette culture d'Anatolie : au nom du kémalisme, on a tout interdit, toutes les langues, on a changé tout, le kémalisme, c'est aussi la centralisation.

Lucile :
Le Dersim actuel, c'est la province de Tunceli officiellement, plus quelques provinces autour et ce n'est pas anodin d'avoir baptisée comme cela cette région qui représente 2500 km2 pour le noyau dur.

Alisan :
La catastrophe commence en 1915 avec le génocide autour de Dersim.On a eu des problèmes avec l'empire ottoman pendant longtemps : on trouve beaucoup de documents sur Dersim : comment on peut supprimer ce pays ? Ce processus est poursuivi par lejeune Etat turc et donc Dersim se trouve en face d'un projet de destruction car Dersim était autonome pendant tout ce temps. Jusqu'à aujourd'hui, ce plan est réussi, nous sommes partis de notre pays pour survivre ailleurs. Le seul projet investi par l'Etat turc depuis 60 ans sur Tunceli actuellement, ce sont les barrages et l'armée a toujours empêchée tous nos projets importants. Et on est en face d'un projet de destruction d'un peuple...
L'intégration à l'Europe nous laisse de l'oxygène, de l'espoir et depuis 30 ans dans la diaspora, on disait entre nous que toutes les bonnes choses sont nées en Europe pour le peuple zaza, pour Dersim. En Europe, en Allemagne, en France par exemple, on a commencé l'écriture, notre culture était orale. Ce n'est pas un peuple chrétien ni musulman, c'est une croyance différente et on avait une culture différente et un langage musical. La première chose que l'on a fait dans la diaspora, on a commencé par construire un alphabet et récupérer tout notre histoire tant que c'est possible : écouter les personnes âgées, les enregistrer... Plusieurs revues, plusieurs projets sont nés et cela donne un espoir, toute cette évolution.

Pierre Louis :
Pascale, tu es ethnologue, tu as beaucoup travaillé sur les Gitans et qu'est-ce qui te motive, te séduit ? Quand on parle avec toi, Alisan, on est émerveillé, on a le sentiment d'un monde presque idéal lorsque tu décris les paysages, lorsque tu parles des modes de vie, lorsque tu parles aussi de l'absence de nationalisme, ll y a quelque chose de totalement singulier dans cette culture. Alors ?

Pascale :
On peut peut-être faire une comparaison mais quand même assez lointaine avec la culture gitane, mais c'est peut-être cette notion de résistance qui est intéressante d'un point de vue historique : c'est une continuité qui s'est maintenue dans le temps malgré les invasions. Et c'est peut-être parce qu'il y a eu des invasions qu'il y a eu cette capacité de préserver des choses fondamentales. C'est peut-être aussi la nature même de la religion qui n'est pas instituée, qui est restée relativement proche des cultes anciens où il n'y a pas une hiérarchie institutionnelle très forte, où il y a des solidarités , un sentiment communautaire d'appartenance qui est resté et qui s'est certainement transformé maintenant. Mais ce que l'on peut en garder, c'est peut-être ce rapport poétique à l'environnement, à la nature et cette volonté de préserver un pays dans ce qu'il a de beau géographiquement et humainement.

Pierre Louis
Il y a de similitudes à faire entre ce Dersim et la librairie Scrupule où on y trouve toute sorte de résistance aujourd'hui ? Je vais demander à Lucile...

Lucile :
Le lien est un peu abrupte mais c'est vrai que c'est à Scrupule que l'on peut trouver toutes sortes d'archives et de documents concernant le peuple zaza et la région de Dersim. Mais c'est par ailleurs aussi un lieu ouvert, une librairie et une bibliothèque de quartier, qui a développé dans ses rayons, des thèmes tels que l'immigration, les rapports sociaux de sexe, l'écologie, l'enfermement, les médias, la guerre, l'antimilitarisme etc....C'est un lieu assez ouvert par ailleurs à différents groupes ou collectifs qui peuvent se réunir pour des débats et des rencontres. Voilà, il y a une assez grande ouverture sur le monde en général et sur ce qui se passe politiquement en particulier dans notre pays.

Pierre Louis:
Avant de se quitter, merci à Joachim qui assure la technique aujourd'hui et on va écouter une musique du Dersim... Merci à Radio Divergence et à nos trois invités.


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