LE
GENOCIDE DES ARMENIENS ET L’EXTERMINATION DE LA POPULATION
DERSIM
Hilda Tchoboian
Conférence sur le Dersim
Permettez moi de vous dire ma joie d’être avec vous aujourd’hui,
à cette conférence sur Dersim. En ces jours où on célèbre avec
fastes, partout en Europe,l’anniversaire de la fondation de la
République turque, on doit se souvenir que cette même République
a poursuivi la politique génocidaire de ses prédécesseurs du
parti Ittihadiste,qui lui-même a été le digne héritier du Sultan
Abdul Hamid dont il a exécuté les plans inachevés
d’extermination avec un esprit systématique.
La suite de cette triste série, se retrouve dans les propos du
Ministre turc actuel de la Défense, qui dans son allocution au
coeur même de l’Europe faisait, il y a tout juste une semaine,
l’apologie de la déportation des Arméniens et des Grecs au début
du XX ème siècle, et accusait les enfants de ces derniers
d’apporter aujourd’hui une assistance aux mouvements kurdes de
résistance.
On trouve dans les sources arméniennes et européennes du début
du siècle dernier, plusieurs auteurs qui font référence à Dersim.
Rouben Ter Minassian dans « Mémoires d’un révolutionnaire
arménien » parle des Dersimis en les nommant « Dmlik ou
Kizilbach ». . Il définit ces derniers comme une petit peuple
qui sont différents de leurs voisins par leurs moeurs et leurs
croyances,et qu’au début du XX ème siècle, ayant un mode de vie
traditionnel, ils n’avaient pas encore développé une conscience
nationale. Ils vivent, écrivit-il, dans un état de
semi-indépendance à Dersim, Kghi, Shoushar, et Varto. Leur
religion est, un mélange entre le christianisme, le paganisme et
l’islam alévi. Un saint arménien, Saint Garabed est le grand
saint qu’ils vénèrent. Rouben écrit encore que le chef des
Kizilbach vit à Ghouzidjan, dans la région de Dersim, et que
c’est la famille de Shah
Husseyin qui règne sur eux au début des années 1900. Rouben Ter
Minassian, rapporte que les Dmliks parlent une langue qui est
proche du persan, qu’on appelle Zaza, et de ce fait on leur
donne communément le nom de Zaza.
Comme le voyageur britannique Henry Lynch à la fin du XIX ème
siècle dans son livre « Arménie, voyages et études », l’écrivain
arménien Antranig, dans son livre nommé « Dersim » paru à Tiflis
en 1900, fait référence à la tribu arménienne des Mirakian qui
vivait en harmonie avec les habitants Kizilbach, à Dersim; il
estime leur nombre à 8000 sur une population totale de 70 000
âmes. Il rapporte que les Mirakian parlaient une dialecte
particulière, qu’ils se considéraient comme les descendants de
la dynastie arménienne des Mamikonian, et qu’avec les Kizilbach
ils étaient traditionnellement les gardiens du monastère
chrétien Saint Garabed de Halvor. Cette tribu guerrière pouvait
engager quelque 3000 hommes lors des combats qui opposaient les
Dersimis à l’armée ottomane. En 1834, lors de l’expédition de
Réshid Pasha à la tête de 40 000 hommes armés, les Mirakians
jouent un rôle très important dans la défaite de l’armée
ottomane par les forces de Dersim.
Divers historiens rapportent que dès le 17 ème siècle, des
Arméniens vivant dans les régions de Bingöl, Sebastia ( Sivas)
Yerzinga ( Erzinçan) et Kharpert ( Harpout) ne pouvant plus
supporter l’oppression des Turcs ottomans, s’installèrent à
Dersim et se convertirent à la religion des locaux.
Durant les années du génocide, plus de 30.000 Arméniens des
régions montagneuses et des plaines ont trouvé refuge dans
Dersim, dont une partie s’y est installée et s’est convertie au
alévisme. Ces faits sont confirmés par les documents des
consulats américains et allmands de Turquie, ainsi que par le
témoignage de
plusieurs missionnaires.
Enfin, lorsque depuis la fin du XIX ème siècle la population
arménienne de l’Empire ottoman a réclamé la fin de l’oppression
qui s’exerçait sur elle, les dirigeants des partis politiques
arméniens ont considéré que le peuple kurde devait également
s’émanciper et prendre conscience du danger d’extermination qui
le guettait ; c’est ainsi qu’ils ont fait pendant près de deux
decennies des tentatives de rapprochement et d’alliances avec
les chefs de tribus kurdes. On rapporte le cas de Zeynal, chef
de la tribu Khoremeng Kizilbach de Bingöl, qui devient un allié
très solide du mouvement d’autodéfense arménien dès 1905.
Il y a une différence radicale entre l’attitude des Dersimi et
celle des autres tributs kurdes pendant le génocide des
Arméniens. La participation des tribus kurdes aux massacres et à
l’anéantisement des populations arméniennes de l’empire était
dans l’ordre des choses puisque les Arméniens étant un peuple
soumis par la loi de l’empire ottoman, les tribus kurdes étaient
encouragées depuis des siècles par le pouvoir du Sultan à voler,
piller et tuer inpunément les Arméniens. Tel ne fut pas le cas
des Dersimi qui ont refusé de prendre part aux massacres et aux
tueries, et au contraire, ils ont été la seule collectivité à
donner refuge à un grand nombre d’ Arméniens qui ont eu la vie
sauve, grâce à la solidarité qu’ils ont trouvée chez ce peuple.
Lorsqu’on lit la description des massacres de Dersim de
1936-1938, on croit retrouver les scènes vécues par les
Arméniens en 1915, lors des déportations et des massacres ;
o Les jeunes filles et jeunes femmes qui se jettent dans
l’Euphrate ou du haut des falaises afin de ne pas tomber dans
les mains des massacreurs,
o Les épisodes où l’armée turque entasse les femmes et les
enfants dans les caves souterraines pour les brûler vifs ou les
tuer par suffocation. Ce sont des scènes que nous connaissons
dans les deux cas. Il s’agit de scènes d’horreur qui marquent
des générations entières qui suivent celle des survivants.
o La méthode de l’armée turque qui consiste à faire croire aux
populations civiles qu’elles auront la vie sauve si elles se
rendent, puis à les massacrer, en profitant de leur crédulité.
o Enfin, prévenir les critiques et les condamnations ultérieures
par la communauté internationale, en organisant avant même les
massacres, une campagne de désinformation afin de maquiller
l’extermination des populations civiles en actes légitime de
répression de soulèvements et révoltes armées fictives !!!
Les similitudes sont celles de toutes les exterminations dans
l’espace de l’Empire
ottoman devenu République turque. Le génocide des Arméniens a
été un génocide territorial ; l’extermination du peuple de
Dersim visait l’assimilation forcée des populations de cette
région. Les criminels du régime « Jeunes –Turcs » savaient
qu’ils ne pouvaient pas assimiler les Arméniens et considéraient
que ce peuple était un obstacle à l’édification d’une entité
turque homogène ; et c’est une des raisons de leur décision
d’extermination. Après l’annihilation des Arméniens, les
populations de
Dersim et des tribus kurdes ont à leur tour payé de leur vie le
prix de l’échec du pouvoir de Mustapha Kémal d’assimiler ces
peuples dans la République.
Les différences entre les deux crimes sont dues essentiellement
aux statuts différents en Droit ottoman, et turc, du peuple
arménien et de celui de Dersim ; mais les ressemblances entre
tous les Crimes de masse commis par le pouvoir ottoman
contre les Arméniens, les Assyro – Chaldéens, les Grecs, et ceux
commis par le pouvoir d’Ataturk contre les Dersimis, et les
Kurdes à plusieurs reprises, jusqu’à récemment, tiennent
essentiellement au projet d’homogénéisation culturelle et
ethnique forcée, de l’espace qui a constitué la Turquie
d’aujourd’hui, d’abord par
l’extermination des Chrétiens, ensuite par celle des populations
appartenant aux autres religions, qui tenaient à leur identité
ethnique et culturelle, voire religieuse.
Tout en étant un crime raciste, le génocide des Arméniens, a été
un crime territorial, avec pour objectif le rapt du territoire
arménien pour renforcer et fixer l’élément turc sur le plateau
arménien. Mais c’est plus tard, avec l’établissement de la
République dite laïque » que l’ensemble des Kurdes a été pris
comme cible de la mission unificatrice de la Nation turque. La
conscience collective qui allait devenir une conscience
nationale n’est malheureusement née dans les tribus kurdes et
les Dersimis qu’après la disparition des Arméniens de leurs
terres ancestrales.
Une particularité du génocide des Arméniens a été que celui-ci a
été commis sans limites dans le temps et dans l’espace.
Dans le temps : La nation arménienne a été la victime désignée
dans l’Empire ottoman depuis sa fondation ; dès le début de
l’occupation Ottomane, le pouvoir a confisqué les terres et a
éliminé l’aristocratie arménienne. Les Arméniens ont été soumis
au statut de Dhimmis, une sorte de sous-catégorie de citoyens-
sujets, avec
interdiction de porter des armes, comme les autres Chrétiens de
l’Empire, et ils étaient regroupés dans des Millets représentés
auprès de la Sublime Porte par leurs chefs religieux. Durant
cinq siècles de la servitude des Arméniens comme « guiavours »
(infidèles), les Turcs et les Kurdes étaient considérés comme
faisant partie de la majorité musulmane et des éthnies
dominatrices, et à ce titre, ils ont servi les Sultans et leur
successeurs, les Jeunes- Turcs, pour accomplir le grand projet
qu’on appelait « l’Arménie sans les Arméniens », une politique
d’élimination à long terme des Arméniens de leurs terres
ancestrales.
Le génocide des Arméniens ne s’est pas limité dans l’espace,
puisque les Arméniens ont été poursuivis et massacrés jusque sur
le territoire de l’Iran et sur ce qui allait devenir plus tard
Azerbaïdjan.
On peut parler d’un processus génocidaire, et non pas un
événement ponctuel.
Enfin, on remarque une permanence de l’élément de la « modernité
» dans la philosophie des auteurs et responsables de tous ces
massacres et génocides.
Les « Jeunes-Turcs », avant d’organiser le génocide des
Arméniens, sont arrivés au pouvoir pour promouvoir des idées
d’égalité et de fraternité entre les peuples de l’Empire, des
idées de réforme et de modernisation. Mustapha Kémal a opéré la
laïcité et la modernisation forcée des moeurs de la population
de la Turquie. Aussi, les massacres de Dersim ont été présentés
par le pouvoir kémaliste comme un acte de civilisation. On a
massacré la population de Dersim en expliquant que ce peuple est
réfractaire aux actes de civilisation que la
République turque répandait dans son peuple, aussi il méritait
d’être anéanti !! Et l’Europe raffolait de ces dirigeants turcs
qui imitaient leurs idéaux et leurs valeurs, au point d’oublier
que l’application en Turquie de cette modernité devenait le
prétexte de la destruction de peuples entiers, de leur vie et de
leur culture ancestrale.
Plus tard, lorsque les Nazis ont entrepris la destruction des
Juifs et des Tziganes, c’est au nom des mêmes principes de
modernité, et dans la perspective d’un futur meilleur qu’ils les
ont exterminés.
Enfin, la leçon de l’Histoire ; je voudrais lire ici le poème du
pasteur Martin Niemoller à propos des déportations nazies :
Lorsqu'ils sont venus chercher les communistes
Je me suis tu, je n'étais pas communiste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les syndicalistes
Je me suis tu, je n'étais pas syndicaliste.
Lorsqu'ils sont venus chercher les sociaux-démocrates
Je me suis tu, je n'étais pas social-démocrate.
Lorsqu'ils sont venus chercher les juifs
Je me suis tu, je n'étais pas juif.
Puis ils sont venus me chercher
Et il ne restait plus personne pour protester.