Amnesty International (Pascale Faure)
Dersim 94-95
La torture, les « disparitions », et les exécutions extrajudiciaires
sont des faits réels en Turquie et ont particulièrement concerné la
population du Dersim à partir des années 80 depuis le coup d’état
jusqu’aux années 2000 : le pays était sous contrôle direct des lois
militaires, son accès était interdit aux étrangers et les habitants
subissaient un strict embargo (comprenant les denrées alimentaires).
Les violences de la part de l’armée mais aussi du PKK ainsi que des
groupes d’extrême gauche en direction des habitants étaient courantes.
L’ouvrage d’Amnesty Internationale « Turquie quelle sécurité » publié en
octobre 1996 nous livre des témoignages de ces violations des droits de
l’Homme.
Il est notoire que l’usage de la torture est une pratique
systématique en Turquie bien que le droit international et la
législation turque prohibent cette pratique quelle que soit l’infraction
reprochée au détenu. La torture est principalement infligée dans les
postes de police et de gendarmerie, pendant la période de détention au
secret précédent la comparution des détenus devant un tribunal. La
torture est utilisée pour extorquer des aveux, obtenir des informations
ou intimider les détenus afin qu’ils acceptent de devenir informateurs
de la police. Elle est également infligée à titre de sanction pour des
délits mineurs ou en cas de sympathie présumée pour des organisations
illégales (44).
Ali Ekker Kaya, fonctionnaire et président de la section de Tunceli
de l’IHD, est arrêté en mars 1995 à cause de ses liens présumés avec le
Marksist-Leninist Komunist Partisi (MLKP, Parti communiste marxiste –léniniste)
puis est acquitté en décembre 1995. Cet homme est horriblement torturé
pendant sa détention par la section anti-terroriste de la direction de
la police de Tunceli. Il a fait le récit suivant :
« On m’a conduit dans la salle de torture.. Ils m’ont fait asseoir et
m’ont attaché ensemble les bras et les jambes. Puis ils m’ont arrosé
avec un jet d’eau froide sous haute pression, en visant les parties les
plus sensibles du corps tel que les reins, les organes génitaux et le
rectum. Ils m’ont fixé un fil électrique à un pied et un autre aux
organes génitaux et ont envoyé des décharges électriques… Puis ils ont
fait descendre un engin du plafond et ils m’y ont attaché les bras. Ils
m’ont soulevé de sorte que tout le poids de mon corps portait sur mes
bras. Tandis que j’étais ainsi suspendu, ils m’ont administré des
décharges électriques dans les doigts et dans les organes génitaux..
Cela a duré trois jours... Les coups et l’arrosage au jet d’eau glacée
ont continué pendant les neufs premiers jours. »
Ali Ekber Kaya a survécu à ces sévices, mais il a eu deux côtes cassées.
Libéré au bout de onze jours de garde à vue, il déposé une plainte pour
torture mais l’enquête n’a pas progressé. Il n’existe aucun organisme
indépendant et impartial chargé d’enquêter sur de telles plaintes »
(44-45).
Nous trouvons également dans cet ouvrage des faits d’homicides dans
le Dersim, la même année:
« C’est ainsi que Ramazan Baran et Habib Kaya, qui avaient été enlevés
le 11 septembre 1995 par des membres du PKK , ont été retrouvés morts le
lendemain matin, non loin du village de Saribalta (Tunceli) (64)
Le Dersim est une région qui a été longtemps sous état d‘urgence et
la cible fréquente de manœuvre militaire par l’armée turque. L’ouvrage
nous signale ainsi quelques récits de ces opérations violentes :
« En octobre 1994, les forces de sécurité turques auraient incendié 17
villages dans la région de Tunceli, à l’est du pays, au cour d’une
offensive de trois semaines contre le PKK. L’agence Reuter a indiqué que
des hélicoptères Sikorsky et Super Cobra de fabrication américaine
avaient survolé la ville de Tunceli le jour même, amenant des troupes et
lançant des attaques à la roquette.
Pendant ces opérations, Ali Karaka, meunier du village d’Ibnimahmut
aurait été arrêté. L’un de ses proches a déclaré au journal Özgür ülke (Pays
Libre) appartenant à des Kurdes :
« Des soldats dépendant du poste de gendarmerie d’Ataçinari ont effectué
une opération de sécurité dans la région.. Ils ont torturé Ali Karaka
près de sa maison. Puis ils l’ont fait monter dans l’hélicoptère qu’ils
avaient appelé par radio et l’ont emmené au poste de gendarmerie
d’Atacinari, puis à Tunceli. Nous l’avons retrouvé à l’hôpital public de
Tunceli. Vu la gravité de son état, nous l’avons transféré à l’hôpital
public d’Elazig. Il y est décédé après 3 jours de coma.. A l’hôpital,
ils nous ont dit d’abord que son corps portait des traces de coups et
que sa mort était dû à des coups reçus sur la tête. Après l’intervention
des soldats, l’hôpital nous a dit qu’il était mort de méningite et
d’hypertension artérielle, mais ils ne nous on pas remis les radios. »
En mai 1996, les autorités ont répondu à la demande d’éclaircissement
d’Amnesty International : « Ali Karaka originaire de Gûleç a été arrêté
par les forces de sécurité locale le 6 octobre 1994. Toutefois en, en
raison de son état de santé, M. Karaka a été libéré et envoyé à
l’hôpital le plus proche. Ses proches en ont été informés . Il est mort
quelques jours plus tard à l’hôpital d’Elazig des suites de sa maladie »
(100-101).
Ces différents actes de violation des droits de l’homme renvoient à la
question du pouvoir de l’autorité civile sur l’appareil de sécurité :
les forces de sécurité (police, gendarmerie armée et services de
renseignements conservent un pouvoir et une influence très importante en
Turquie et constituent un Etat dans l’Etat. Bien qu’officiellement le
régime militaire ait pris fin depuis 12 ans, les élus politique se
voient constamment rappelés qu’ils ont un statut inférieur . Ce problème
de l’équilibre des pouvoirs avait été abordé par le premier ministre
Mesut Yilmaz, (dans l’opposition entre mars et juin 1996) lors d’une
enquête sur ces violations commises par l’armée dans la province de
Tunceli (menée