Pascale Faure
La reconnaissance d’un génocide est son inscription dans le symbolique : le symbolique - la dimension symbolique, l’espace symbolique - est possible pour le sujet (et pour la famille, le groupe, l’Etat ...)quand
il pose la question de la mortalité et de la prise en
compte de celle-ci en ce qu’elle ordonne la vie et le désir du sujet... (Piralian, 1989, 133).
Aussi se questionner sur les effets d’un génocide
conduit à découvrir au-delà du meurtre collectif, le meurtre du symbolique lui-même et de sa transmission par
les survivants.
Dans le génocide, la fonction symbolique concerne le
groupe et non pas seulement le sujet : la forclusion qui
est en jeu dans le déni (tenir « hors de », sans droit «
d’entrer ») se joue au niveau du collectif car le déni
concerne une part de l’Histoire mêlée à l’histoire du
sujet, une Histoire chargée de persécutions et de morts
collectives massives, mais non prise en compte par les autres, nous rappelle l’auteur à propos du génocide
arménien. Or le déni rend deuils et transmissions impossibles et obligent les survivants à appeler le
retour de la mort ainsi forclose comme une tentative de réouverture du symbolique…
Le génocide est d’abord un crime d’Etat, un crime collectif contre un groupe auquel on refuse une
existence et dont l’extermination fait l’objet d‘un
projet froidement prémédité, planifié… Mais s’ajoute
surtout à cette exécution, le déni de la mort, par
rapport aux victimes et par rapport aux autres…
Il s’agit ainsi de la privation d’une mort symbolique,
c’est à dire au delà de la souffrance et du malheur, la
privation d’un espace de parole. La privation de l’existence d’un peuple s’accompagne du silence et du
vide juridique : le tiers, l’autre disparaît pour le survivant et seul l’exterminateur reste tout puissant
face à lui. Le déni sert donc à accomplir pour le responsable du génocide, le meurtre non seulement de
sujets particuliers mais aussi d’un ordre symbolique qui
permet d’expulser les victimes de l’ordre humain. C’est
donc effectuer une destruction totale en faisant de la
Mort, de la fonction du deuil, une impossible
transmission. Une impossible transmission de la mémoire
signifiante, de la mémoire collective qui structure le sujet et inscrit le groupe dans l’humanité.
Les génocides de Turquie traduisent cette volonté
d’effacement et les tentatives publiques de dénonciation,
de reconnaissance de ce déni apparaissent toujours, on
le sait, comme une menace pour l’ordre public. Et pour
les survivants, les effets du déni sont une Mort en
suspens, un deuil non intégrable qui doit être gardé,
conservé pour que les morts réels ne disparaissent pas.
Il s’agit, nous dit l’auteur d’un Mort collectif
symbolique qui fonctionne comme signifiant et permet aux
survivants de ne pas se perdre hors de l’humain (Piralian,
138, 1989).
Le meurtre génocidaire ne permet pas d’accepter
symboliquement la mort (d’un père, d’une mère, d’un
enfant…), il ne permet pas de l’intégrer en la
symbolisant pour ainsi s’inscrire dans la chaîne
signifiante où l’on se reconnaît en tant que sujet
mortel succédant dans l’ordre des générations à d’autres
vivants mortels. Le génocide ne laisse qu’une mort
réelle, de la destruction non symbolisable car face à la
toute puissance du destructeur et l’absence du tiers, on
reste exposé au meurtre et on ne peut que se sentir
insuffisant, impuissant c’est à dire détruit : on est
alors dans l’innommable, là où il n’y a plus d’histoire
familiale, singulière, ni de paroles pour signifier mais
seulement une perte de l’autre à laquelle on fait corps.
Une impossibilité de se réapproprier les liens affectifs
passés comme siens fait partie de l’horreur du génocide.
Il y a donc destruction non seulement des signifiants,
mais de l’histoire personnelle, individuelle pour la
plupart (139)..
Ainsi se souvenir dans le déni ne réinstaure pas le
sujet, le lien… mais maintient une mort intérieure dans
un mouvement de survie. La symbolisation en attente, en
suspens ne peut surgir, se transmettre que si le sujet «
peut enterrer ses morts ». Or si la première génération
ne peut que garder ses morts en elle-même faute d’un
espace d’expression, la deuxième génération ne peut que
vouloir les enterrer, mais dans l’impossibilité de le
faire, la troisième génération ne peut que recevoir le
retour de la mort dans le réel et l’exprimer alors par
un certain terrorisme… Ainsi, ce qui ne peut se
symboliser ni dans la première génération ni dans la
deuxième, revient dans le réel de la troisième car ce
qui a été en suspens pour la deuxième, devient forclos
pour la troisième. La deuxième génération se trouve donc
avec un travail de symbolisation, un travail de deuil à
faire avec cette « Mort incorporée » par une reprise de
ce qui a été mis en suspens.
Et quand ce travail de deuil est repris par celui qui
succède au survivant et tente d’aller au delà de la
survie, il s’agit alors pour cet héritier de lâcherle
besoin de la survie (et ces morts gardés) et renouer
avec l’ordre du désir. Mais ce travail de deuil
nécessite la présence de l’autre, c’est à dire pour
qu’il y ait témoignage, il faut la présence d’un autre
qui ne soit pas l’exterminateur. Témoigner signifie donc
non seulement dire avec des mots ce qui a été vécu vers
un autre mais nécessite aussi la croyance de cet autre
dans la véracité de cette parole. Alors quand il y a
impossibilité de témoignage, la destruction est immense
et en contrepoint, la perspective de la reconnaissance
apparaît comme l’espoir de la reconstruction (Piralion,
142-144).
Renouer avec son histoire personnelle nécessite de
renouer avec la mémoire collective passée, de recréer de
nouveaux signifiants collectifs et les donner à entendre
à l’autre pour symboliser cette mort suspendue, enfouie
et lever le déni du génocide. On voit bien l’enjeu du
témoignage mais aussi la nécessité politique de la
reconnaissance des génocides par les Etats voisins de la
Turquie dans le processus de démocratisation : car si
elle permet le travail de deuil nécessaire pour les
générations survivantes, elle oblige aussi à une
relecture critique de l’histoire et à l’ouverture d’un
débat démocratique…
Héléne Piralian, 1989, Génocide et transmisson :
sauver la Mort, dans Le Père, métaphore paternelle et
fonctions du père : l’Interdit, la Filiation, la
Transmission, Paris : Denöel