Marie Le Ray, texte tranféré par Pascale Faure
Plan :
I. Associations de pays et production de locality
Production du savoir local par les associations de pays
Des approches différenciées du ‘local’
Dialogue entre neighborhoods et recompositions identitaires
II. Les barrages au cœur de la lutte pour le droit de dire
le ‘local’
Tunceli, une neighborhood dérangeante
Les barrages : un projet politique d’anéantissement du
Dersim ?
III. Construction et légitimation de la cause : vers une
nouvelle géographie résistante ?
Espaces multiples, arènes plurielles: entre local et global
Reconfigurations de la scène politique locale
Conclusion
Marie Le Ray
Associations de pays et production de locality : la
‘campagne Munzur’ contre les barrages (2005)
http://www.ejts.org/document370.html
Abstract
Taking the example of migrants coming from the Kurdish
Alevi province of Tunceli (Eastern Turkey), this
contribution analyses the phenomenon of hemşehri
associations by looking at their ability to produce locality
(Appadurai). The paper aims to question the ways in which
these associations (re)produce a sense of local belonging in
the places of settlement. This local identity contributes to
shape loyalties, attitudes and acts towards the migrants’
originating province, as well as within the area of
settlement. Furthermore, the production of locality is a
highly dynamic and conflicting process: other actors –
including the state – promote, sometimes violently, their
own sense of belonging and accompanying spatial beliefs. As
a case in point, this paper makes a detailed examination of
the campaign launched by the ‘Tuncelili associations’ in
1999 to prevent the state-sponsored construction of dams in
the province’s Munzur valley. Special attention is given to
the modification of the definition of local identity which
results from mobilization against the state, and also from
the complex articulation of spaces, both local and global.
Full text
L’association de pays est un objet sociologique encore
relativement sous-exploré en Turquie, ne serait-ce que
compte tenu de son imposante et durable présence au sein du
paysage urbain. Mais elle constitue surtout un objet
difficilement qualifiable, la notion recouvrant des réalités
extrêmement variables en termes de modes de fonctionnement
et d’objectifs, d’articulations des espaces géographiques ou
encore de relations au champ politique. Présentées par
nombre d’acteurs associatifs et politiques comme des
organisations dépolitisantes, démobilisatrices ou encore
traditionalistes, les associations de pays – lorsqu’elles
permettent des interactions régulières, voire quotidiennes
entre membres – nous semblent au contraire représenter des
espaces de socialisation et de production des loyautés
privilégiés, particulièrement efficaces en milieu urbain1.
[2] En produisant et en entretenant une appartenance
‘locale’2, elles proposent en effet des registres
identitaires et des grilles de lecture de l’environnement
qui permettent à leurs membres de se positionner, de
s’identifier sur plusieurs espaces : non seulement le lieu
d’origine, mais aussi le quartier d’habitation ou encore
l’espace national. Le degré de complexité atteint dans ce
processus de production d’une appartenance ‘locale’ semble
dès lors pouvoir être une clé de lecture pertinente de la
diversité et de la complexité des associations de pays
elles-mêmes. Nous proposons d’interroger ici plus
particulièrement le cas des associations de pays de Tunceli
- rassemblant les migrants originaires de Tunceli, province
majoritairement kurde alévie située à l’est de la Turquie -
à la lumière de leur capacité à ‘produire de la locality’.
[3] À quoi renvoie ce processus de production de locality
? Lorsque Arjun Appadurai analyse la production
d’appartenance dans un monde qui se ‘transnationalise’, il
mobilise le couple conceptuel neighborhood/locality3. Il
choisit de distinguer les deux notions pour justement
pouvoir lire les transformations affectant la production
physique et symbolique d’une communauté locale dans nos
sociétés déterritorialisées. Les neighborhoods sont ainsi
des ‘life-worlds constituted by relatively stable
associations, by relatively known and shared histories and
by collectively traversed and legible spaces and places’
(Appadurai 1997: 191).
[4] Pour distinguer la neighborhood de la locality,
Appadurai explique : ‘I view locality as primarily
relational and contextual rather than as scalar or spatial.
I see it as a complex phenomenological quality, constituted
by a series of links between the sense of social immediacy,
the technologies of interactivity, and the relativity of
contexts (…) In contrast, I use the term neighbourhood to
refer to the actually existing social forms in which
locality as a dimension or value is variably realized’
(Appadurai 1997:178-79). Les neighborhoods sont elles-mêmes
productrices de locality mais leur capacité à produire des
contextes4 (dans lesquels leurs activités de production de
locality peuvent faire sens) et des sujets locaux5 est
limitée par la capacité de formations sociales plus
importantes, notamment l’Etat-nation, à produire à leur tour
de la locality (Appadurai 1997 : 187). Dans le cas de la
neighborhood Tunceli ici étudié, la production de locality
par l’Etat se fait ainsi sur plusieurs modes, allant de la
fabrication d’une ‘spécificité folklorique’ à la
conflictualité, parfois violente.
[5] Tout au long de la période républicaine, Tunceli6
fait l’objet de multiples et diverses politiques d’Etat
‘localisantes’, visant non seulement à garantir
l’organisation souhaitée du territoire national, mais aussi
à aligner la neighborhood sur le principe d’allégeance et
d’affiliation étatique. La fin des années 1930 marque le
moment colonisateur fondateur par lequel l’Etat, après avoir
écrasé diverses révoltes, entend percer le dernier ‘abcès’
dont souffre la nouvelle République7. Ses troupes et
infrastructures investissent alors massivement la région de
Dersim. En 1938, toute résistance est écrasée et une grande
partie des survivants, à des fins d’assimilation, sont
dispersés dans différentes villes à dominante turque
sunnite. Ils ne seront autorisés à rentrer que huit années
plus tard. Depuis lors, l’Etat républicain déploie
différentes techniques8, formelles et informelles, visant à
‘nationaliser’ cet espace, à y rendre visible et
incontestable sa souveraineté. Ces efforts retrouvent
d’ailleurs des accents massifs et violents à partir des
années 1960 et 1970 lorsque différents groupes de la gauche
radicale puis nationalistes kurdes s’implantent à Tunceli,
trouvant des relais au sein de la population, et y affirment
leur prétention à produire leurs propres contextes et
allégeances.
[6] Cette présence dans la durée du phénomène de
violence, qui s’accompagne de déplacements massifs de
population, affaiblit les dynamiques locales et rend
quasiment nulle la possibilité pour les habitants de Tunceli
de produire eux-mêmes de la locality. Mais il contribue
également, et peut-être paradoxalement, à redimensionner
cette production de locality tandis que ces populations
déplacées, déterritorialisées, s’engagent dans le processus.
Aujourd’hui, alors qu’une majeure partie de la communauté
tuncelili9 vit en dehors des frontières de la province,
voire du pays10, la mise en forme de la neighborhood Tunceli
par les sujets locaux semble devoir se faire très largement
depuis d’autres espaces. Au vu de l’ampleur des mouvements
de population en Turquie, le rôle des associations de pays
dans la production de locality mérite d’être interrogé ;
néanmoins elles prennent une signification toute
particulière dans le cas de Tunceli.
[7] Regroupant des acteurs ‘en exil’, les associations de
pays n’en participent en effet pas moins à la production de
la neighborhood qu’est la province, l’arrondissement ou le
village d’origine. Y est notamment entretenu un savoir local
par lequel tout un ensemble de rituels, de savoir-faire mais
aussi une cosmologie et une histoire/mémoire - y compris les
mémoires violentes - sont transmis et réinventés au besoin.
Le partage d’un tel savoir nourrit de fait le sentiment
d’appartenance en permettant d’agir avec sens au sein de la
communauté des migrants comme au sein de la neighborhood
d’origine. Ensuite les associations cristallisent tout un
ensemble d’idées, d’opinions, de capitaux économiques et
sociaux qui peuvent être directement réinvestis au profit de
cette même neighborhood, et permettent aux migrants de
participer à la mise en forme d’enjeux fondamentalement
locaux, à l’échelle de la province d’origine.
[8] Parallèlement, ce travail d’entretien d’une
subjectivité locale ainsi que les différentes formes
d’investissement de la neighborhood d’origine semblent
offrir aux membres de l’association les moyens de produire
de la locality au sein même de leur espace de résidence.
L’association de pays peut ainsi fournir un ensemble de
repères à partir desquels les migrants vont prendre
possession de l’espace du quartier et de la ville, lire cet
environnement et décider d’y agir. La subjectivité locale
qui y est entretenue rendra notamment plus sensibles les
acteurs à certains problèmes et certains modes d’action,
jouant en cela un rôle déterminant dans la sélection des
causes pour lesquelles les associations et leurs membres,
individuellement, en famille ou au sein de leurs réseaux de
socialisation, seront prêts à s’investir (à l’échelle du
quartier, de la ville et au-delà), ou les termes dans
lesquels ils choisiront de formuler ces causes par exemple.
Inversement, l’expérience de vie urbaine contribue à mettre
en forme le processus de production de locality au sein des
associations, ne serait-ce qu’en bousculant les conditions
de réalisation des rituels, les hiérarchies et valeurs
locales traditionnelles.
[9] La communauté qu’incarne l’association de pays est,
de fait, une communauté constamment réinventée dans
l’expérience de migration. L’inscription dans différents
espaces réclame notamment, pour être légitime, les
glissements adéquats dans les pratiques et registres de
discours mobilisés par les acteurs. Le savoir local devra
ainsi être reformulé afin de permettre positionnement et
action dans le nouvel environnement. Ce processus de
réinvention communautaire conditionne donc à son tour le
type d’identité ‘locale’ promu et la façon dont ces acteurs
choisissent éventuellement d’agir, au nom de cette identité
‘locale’ recomposée, au sein de la région d’origine. Il
s’agit ici de processus complexes, interactifs et donc non
maîtrisés ; les re-formulations ainsi produites ne sont
jamais données une fois pour toute, ni déterminées a priori
et le savoir-faire partagé par les acteurs n’est pas tant un
donné immuable qu’un ensemble d’outils permettant de
s’adapter à des situations multiples. On commence dès lors à
saisir la potentielle complexité du ‘local’ produit dans ce
dialogue permanent entre neighborhoods (du territoire
d’origine au quartier d’installation) et entre processus
correspondants de production de locality.
[10] Les associations de pays de Tunceli semblent ici
représenter un cas relativement singulier si l’on tient
compte, non seulement de la complexité du ‘local’ produit,
mais aussi du degré d’investissement des différents espaces
et champs et de la place de la violence dans ce processus de
production de locality. En nous penchant sur la campagne
menée par ces associations ces six dernières années contre
les barrages hydroélectriques qui menacent la vallée de
Tunceli (la ‘campagne Munzur’), nous souhaiterions
interroger ces différents aspects et la façon dont ils
interagissent: dans quels termes est produite, réinventée,
l’identité ‘locale’ au sein de ces associations ? Quels sont
les lieux, moments et mécanismes de cette production ? Dans
quelle mesure les trajectoires individuelles et collectives
de migration, les mémoires de violence qui y sont
éventuellement associées, pèsent-elles sur cette
(re)définition? Sur quels espaces l’identité réinventée
permet-elle aux migrants d’agir avec sens ? Quels sont les
glissements et transformations nécessaires au passage à la
mobilisation ? De quelles manières la production de locality
peut-elle alors venir nourrir un investissement durable et
articulé des espaces locaux et nationaux ? Et, inversement,
comment la mobilisation contre les barrages vient elle à son
tour transformer le processus de production de locality ?
[11] Précisons dès à présent que les associations de pays
de Tunceli ont lancé leur campagne contre les barrages en
199911. Longtemps coordonnées de manière informelle par le
comité d’entraide des associations de Tunceli, le TDDK12 et
par une ‘commission Munzur’13 chargée spécifiquement de la
question des barrages, vingt-quatre de ces associations14
sont depuis mai 2004 rassemblées en une fédération15. Nous
avons pu visiter les locaux et réaliser des entretiens plus
particulièrement auprès de six d’entre elles, toutes membres
de la nouvelle fédération : l’Association des Tuncelili à
Ümraniye (Istanbul) ; l’Association culturelle des
Ovacıklılar de Tunceli à Okmeydanı (Istanbul) ;
l’Association des Tuncelili de Gaziosmanpaşa (Istanbul) ;
l’Association des Tuncelili de Pülümür à Esenler (Istanbul)
; l’Association des Tuncelili de Pertek à Levent (Istanbul)
et, enfin, occupant ici une place à part puisque installée à
Tunceli même, l’Association culturelle et artistique de
Tunceli (Tunceli-centre)16. Différentes publications
associatives ont pu également être collectées.
Image1
Source : Tuncelililer Derneği, 2003 Takvimi
[12] Après avoir interrogé le rôle des associations de
pays de Tunceli dans la production de locality et la
complexité de ce même processus, nous nous pencherons dans
un second temps sur son aspect concurrentiel et sur la
manière dont le conflit autour de la définition du ‘local’
vient nourrir la mobilisation. Enfin, nous explorerons plus
particulièrement les façons dont la mobilisation des
associations de pays contre les barrages hydroélectriques
vient, à son tour, transformer les grilles de lecture et
configurations politiques de la neighborhood.
I. Associations de pays et production de locality
Production du savoir local par les associations de pays
[13] Les associations de pays, nous l’avons souligné,
occupent une place particulière dans la production et
l’entretien des subjectivités locales. Il s’agit en effet
d’y reconstruire le groupe en situation d’‘exil’ et
d’entretenir en son sein le sentiment d’appartenance à la
communauté géographique d’origine. Pour les responsables des
différentes associations de Tunceli, maintenir les liens
avec la province, ‘ne pas laisser oublier Tunceli’, est au
centre des préoccupations affichées17. Face à l’expérience
déstabilisante de la migration, ces associations se font
donc porteuses et productrices du savoir local indispensable
à la (re)production de la locality. Que ce soit à travers
les cours de danse folklorique, la musique qu’on y écoute ou
encore les photos qu’on y expose, les mythologies locales et
leurs points de repères sont continuellement rappelés aux
habitants des grandes villes. Des ‘figures de légitimité’
puisées dans le folklore comme Düzgün Baba ou Munzur Baba18
se retrouvent par exemple dans les textes de multiples
chansons et poèmes qu’écoutent et déclament les jeunes
membres de l’association, comme à travers les photos
affichées des montagnes qui portent le nom de ces figures.
[14] Même et surtout en situation d’exil, la géographie
de Tunceli apparaît ainsi centrale dans le processus de
définition identitaire des Tuncelili. Cet attachement à la
nature puise dans et se construit à partir des termes,
symboles et catégories de la cosmologie syncrétique des
Alévis de Dersim : ‘(…) the syncretic cosmology of the Alevi
in Dersim, for whom (…) water, fire, mountains and the moon
are personified and sanctified (…). In this cosmology, there
is no distinction between this life and the next, matter and
spirit; the geography encompasses and stands for all (…).
Ziyaret, visiting, is a form of communing with both a
familiar place and with the spirits embodied there. In this
manner particular places, such as water sources or mountains
are visited from time to time’ (Neyzi 1999: 14). Pour les
migrants, la destruction de sites naturels – forêts brûlées,
lieux de pèlerinage bafoués ou rendus inaccessibles,
construction de six barrages hydroélectriques au cœur de la
vallée - apparaissent ainsi comme autant de coups portés à
leur ‘être Tuncelili’, comme autant d’obstacles à la
perpétuation et à la transmission du savoir local.
[15] Les journaux et revues associatifs rapportent, quant
à eux, contes, témoignages d’anciens et font également une
large place à l’histoire locale. La dernière page de La voix
des Tuncelili retrace par exemple, sur plusieurs numéros,
l’histoire de la région pour les 6 000 dernières années19.
Mais ce sont surtout des figures telle celle de Seyid Riza -
à la tête de la résistance opposée aux troupes républicaines
en 1937-1938 - qui, maillons forts de l’histoire locale,
agissent comme de puissants marqueurs identitaires. En
somme, les associations de pays fournissent ainsi, au
quotidien, différents repères spatiaux et temporels qui
permettent aux migrants de se projeter dans une subjectivité
partant de ou qu’inclut également le local ; cette
subjectivité pouvant d’ailleurs tout autant constituer un
élément de cohésion et d’identification dans un milieu
tuncelili qu’un signe de distinction dans un milieu mixte.
[16] Outre la cosmologie, la nature et l’histoire, cette
réactivation du savoir local peut finalement passer par
d’autres canaux, tels le savoir-faire culinaire ou l’humour.
Il est ainsi fort probable que les personnes présentes à la
soirée organisée par ‘l’association des Ovacıklı’ à
Okmeydanı (octobre 2003), se sont senties tuncelili, et
peut-être même avant tout Ovacıklı, à l’écoute d’un
humoriste d’Ovacık qui, en zazakî, faisaient rire sur des
anecdotes villageoises20. La magie du discours reposait
alors tant sur le contenu lui-même (c’est-à-dire sur des
croyances et expériences partagées) que sur le langage
choisi et sur un ensemble de codes narratifs, y compris
corporels, hautement ‘localisés’. Il contribuait ainsi à
souder le groupe en en réaffirmant les frontières,
marginalisant de fait les non détenteurs d’un tel savoir
local pour qui l’anecdote ne pouvait prendre tout son sens.
Des approches différenciées du ‘local’
[17] La production d’une identité ‘locale’ est cependant
loin d’être un processus uniforme. ‘Etre Tuncelili’ peut
ainsi prendre des significations et renvoyer à des objectifs
très différents d’une association à une autre comme au sein
d’une même association. L’ampleur des activités proposées et
des services offerts peut être un premier critère de
distinction. Le président de l’association d’Ümraniye,
parlant au nom du TDDK, expliquait ainsi que les
organisations n’avaient pas vocation première à adresser les
besoins des migrants : ‘Les conceptions classiques d’une
association (de pays) ne conviennent pas aux associations de
Tunceli. Rassembler de temps en temps nos gens, (les faire)
se rencontrer, donner une ou deux bourses à des étudiants,
aider un ou deux nécessiteux, aller aux enterrements, aller
aux mariages, sont peut-être des choses nécessaires mais
elles ne peuvent être notre objectif général’21. Il affirme
d’ailleurs ne pas rechercher le nombre22, mais bien plutôt
des membres actifs, prêts à s’investir pour faire parler de
Tunceli et résoudre les problèmes de la province : ceux liés
à l’état d’exception (officiellement en vigueur jusqu’en
juillet 2002), aux vagues massives de migration, aux forêts
et villages brûlés.
[18] À l’Association des Tuncelili de Bursa, la
neighborhood Tunceli demeure au centre des préoccupations
mais les dirigeants ont également choisi de développer de
multiples activités et services (aussi bien en ce qui
concerne l’éducation, l’assistance médicale ou encore les
enterrements) pour répondre aux besoins de leurs 1700
membres. Elle ne pourra donc a priori pas se montrer aussi
exigeante dans la définition des termes de l’identité locale
et du type d’actions que celle-ci requiert, que le sera
celle d’Ümraniye par exemple. Des allégeances et conceptions
du monde différentes sont en effet amenées à cohabiter,
auxquels l’association doit conférer du sens.
[19] Un autre critère est à envisager : l’échelle de la
communauté représentée. Notons tout d’abord que les
responsables tiennent eux-mêmes à se détacher d’une
conception de l’association de pays associée au repli local.
Un des responsables de l’Association d’Ümraniye
différenciait à ce propos les associations représentatives
de il et de ilçe (département et arrondissement, ce qui est
le cas des associations membres du TDDK) des associations de
village, dépolitisantes, et dénonçait la multiplication de
ces dernières depuis le coup d’état de 198023. Quant au
président de l’Association des Ovacıklı d’Okmeydanı, il se
défend fermement de vouloir faire du ‘régionalisme’, du
‘nationalisme tuncelili’, et encore moins ‘ovacıklı’24.
Selon lui, il s’agit tout au plus de mieux mobiliser les
migrants en multipliant les structures dans des lieux
différents.
[20] De fait, l’association, tout en développant des
activités propres à destination de l’arrondissement
d’Ovacık, a toujours été très présente lorsqu’il s’agissait
d’agir au nom de la province dans son entier. Le responsable
de l’association assure d’ailleurs la première présidence de
la Fédération. A l’Association des Pülümürlü, tout en
affirmant de la même façon que ses membres ne se pensent pas
indépendamment de Tunceli, le président explique que
l’association a vocation à traiter des problèmes plus
‘localisés’25. Les migrations depuis Pülümür sont, selon
lui, plus anciennes, en conséquence de quoi les Pülümürlü
seraient plus adaptés et plus urbains. L’arrondissement a en
outre des relations commerciales développées avec celui,
voisin, d’Erzincan ; la première école a été ouverte à
Pülümür ; les premiers villages y ont été brûlés : bref, la
situation singulière de l’arrondissement réclame, d’après
cet interlocuteur, des solutions propres26. Cela n’empêche
pas, une nouvelle fois, ce président d’association de
prendre une part croissante dans la campagne contre les
barrages qui menacent Tunceli.
[21] Du côté des membres27, qui se rassemblent dans un
café indépendant du bureau associatif, il semble que ce
choix de l’identité d’arrondissement signifie également une
mise à distance de l’identité tuncelili, trop stigmatisante.
Des dires mêmes du président, bon nombre de membres se
veulent ‘proches de l’Etat’ et/ou Atatürkçü28. Un autre type
de critère intervient sans doute ici : celui de l’ancienneté
de la migration, doublé dans ce cas d’un critère
générationnel. Les membres de l’Association des Ovacıklı
sont en effet issus de vagues de migration plus récentes que
ceux de l’Association des Pülümürlü et ont souvent été
directement poussés à l’exil du fait des pratiques
coercitives de l’Etat.
[22] Par ailleurs, de jeunes Tuncelili fréquentent
régulièrement l’association d’Okmeydanı, participent aux
activités de musique et de folklore et viennent aussi y
boire le thé en feuilletant le journal de gauche radicale
maoïste Démocratie révolutionnaire (Devrimci Demokrasi),
disponible sur les tables. A l’Association des Pülümürlü, ce
sont essentiellement des personnes d’âge moyen qui sont
membres et fréquentent le café de l’association. Et, de
fait, les allégeances politiques comme les termes de
définition de l’identité ‘locale’ au sein de ces deux
associations sont bien différents. A Okmeydanı, l’identité
tuncelili sera ainsi avant tout vécue sur le mode de la
résistance, en tant qu’identité d’opposition couplée à une
allégeance à l’extrême gauche.
[23] Ces différents clivages et continuités (selon les
générations, vagues de migration et trajectoires) se
retrouvent au sein des associations elles-mêmes29. On pourra
y rencontrer diverses façons de dire et de penser Tunceli,
parallèlement à différentes allégeances politiques. Les
dirigeants se chargent de conférer du sens à cette diversité
des allégeances en la présentant comme une preuve du
caractère universel et pluriel de la cause défendue. Le
président de l’Association des Tuncelili de Gaziosmanpaşa
déclarait par exemple : ‘Nous, nous voulons une association
à plusieurs couleurs. Chez nous, il y a des gens du DSP, du
CHP, du DEHAP ; il y a aussi des marxistes’30. Il affirmait
ainsi une volonté fédératrice au-delà des clivages partisans
– même si les absents de cet inventaire laissent deviner des
allégeances ‘moins acceptables’ – au nom de l’unité et de
l’efficacité dans l’action31.
[24] Du coup, tout en essayant de promouvoir une
allégeance locale conforme à leurs propres conceptions de
‘l’être Tuncelili’, les dirigeants d’association mobilisent
des référents à large résonance, telle la figure de Seyid
Riza qui, présentée à la fois comme celle d’un chef
traditionnel religieux et d’un résistant précurseur de la
cause nationaliste kurde, peut faire sens auprès de tous32.
On observe également la traduction de l’identité locale en
valeurs fédératrices et universelles : la démocratie, la
défense des droits de l’Homme, l’humanité et la modernité,
ou encore l’opposition et la résistance.
Dialogue entre neighborhoods et recompositions identitaires
[25] Différentes études ont ainsi déjà pu insister sur le
type de glissements s’opérant, - dans le temps et dans
l’espace, en fonction des développements politiques comme à
travers l’expérience de migration vers la ville - entre
registre local et registres identitaires ‘globaux’ (kurde,
alévi, de gauche) au sein des populations kurdes alévies33.
Dans le cadre des associations de pays, le processus de
célébration de la singularité locale va également de pair
avec ce travail de retraduction de l’identité en des termes
plus ‘globaux’. Plus qu’une simple cohabitation d’ailleurs,
il s’agit d’un travail complexe de mise en cohérence au
terme duquel le registre ‘démocrate’ ou celui d’‘opposant’
par exemple deviennent des traits constitutifs, par essence,
de ‘l’être Tuncelili’. Nous l’avons évoqué, une des
re-formulations courantes parmi les dirigeants d’association
fait de l’identité tuncelili une identité d’opposition,
couplée à une allégeance vis-à-vis de la gauche et/ou de
l’extrême gauche. La trajectoire du président de
l’Association d’Ümraniye constitue un exemple intéressant
(parmi bien d’autres combinaisons possibles) de cette
interaction entre différents registres identitaires.
[26] Habitant aujourd’hui le quartier Mustafa-Kemal où il
tient un petit commerce, celui-ci se trouvait parmi les
fondateurs de ce quartier gecekondu à la fin des années
197034. Militant de la gauche radicale - à l’image de nombre
de Tuncelili alors très présents dans les rangs et cercles
dirigeants des organisations révolutionnaires -, il
participe aux différents moments de résistance afin de
protéger le gecekondu des forces armées et de police.
Interrogé sur les motivations qui l’ont amené à devenir
membre (dans les années 1990) puis président d’une
association de pays, il dit s’être rendu compte qu’il avait
oublié d’où il venait et avoir progressivement ressenti le
besoin de revenir à ses origines : ‘J’avais la nostalgie du
pays’. Il ne perçoit pas son entrée à l’association comme
une trahison ou un abandon de son ancienne identité
militante. Bien au contraire, s’investir pour Tunceli,
province continuellement opprimée par l’Etat, lui paraît en
parfait accord avec son ‘identité d’opposant’35. La forte
résonance de ce type de lecture de l’identité tuncelili
parmi les migrants a permis ici le réinvestissement efficace
d’un passé militant et celui, au moins partiel, de la vision
du monde correspondante ; cette forme de reconversion ne
semble donc pas tant réclamer une dépolitisation de
l’identité militante que sa désidéologisation, ne serait-ce
que partielle.
[27] Cette réinvention de l’identité locale en termes
globaux a le mérite de faire sens de ‘l’être Tuncelili’ en
milieu urbain et vient à son tour permettre l’investissement
efficace de différents espaces. Les associations de pays se
sentent ainsi légitimes à agir à l’échelle du quartier
d’installation et au-delà. Selon le président de
l’Association des Ovacıklı, elles ont vocation à intervenir
‘dans tous les cas où la démocratie se trouve menacée’36.
Cela peut renvoyer à différents types d’action. Lors des
élections locales par exemple, les associations non
seulement informent sur et facilitent les campagnes des
éventuels candidats tuncelili, mais, en l’absence de telle
candidature, peuvent également indiquer à leurs membres le
plus ‘démocrate’ des candidats en liste37.
[28] En mars 2004, l’Association des Ovacıklı
(Okmeydanı), celle des Pülümürlü (Esenler) ou encore celle
des Tuncelili de Gaziosmanpaşa se sont mobilisées pour que
soit élu un maire de quartier (muhtar) originaire de Tunceli
: réunion de pré-sélection à Okmeydanı et appel aux
désistements en faveur d’un candidat unique38 pour que le
‘camp démocrate’39 puisse avoir ses chances ; ou encore, à
Gazi, réunions d’information (dans le cadre de la
Coordination de quartier de 51 associations de pays) sur les
fonctions que doit remplir un bon muhtar. À Esenler, la
coordination à laquelle appartient l’Association de Pülümür
rassemble une quinzaine d’associations de pays autour du
dénominateur commun de l’alévité. Les sujets qui y sont
discutés et les projets entrepris concernent les élections
locales, mais aussi la création d’une cem evi (lieu de culte
alévi) à Esenler, la fondation d’une clinique ou encore le
problème des jeunes drogués dans les rues du quartier40.
[29] Au total, en réinventant l’identité tuncelili dans
des termes globaux, les associations de pays offrent à leurs
membres une grille de lecture et des repères qui les
orientent dans leur prise de possession de l’espace
quartier. Elles-mêmes s’y projettent afin de créer un
environnement qui serait conforme aux valeurs tuncelili
ainsi redimensionnées. Le quartier devient à son tour une
neighborhood que s’approprient les migrants en votant
éventuellement, mais aussi en circulant, en marquant et en
nommant (les locaux associatifs mais aussi les rues, les
restaurants et salons de mariage), voire même en intégrant
certaines mémoires comme celles des événements de Gazi et
d’Ümraniye de mars 199541.
[30] Ces moments de violence, commémorés par l’ensemble
des associations, revêtent une importance toute particulière
pour celles qui sont installées dans les deux
arrondissements en question. Nombre de leurs membres ont en
effet pris part aux manifestations, subi la répression et
l’ont ressentie en tant qu’alévis et/ou démocrates de
gauche, voire de gauche radicale, traits d’union entre leurs
identités (constamment en construction) de Tuncelili et
d’habitant du quartier. Ces expériences et mémoires de
quartier viennent ainsi à leur tour nourrir l’identité
Tuncelili (elles seront notamment intégrées aux mémoires de
la neighborhood Tunceli dans une commune dénonciation de la
violence d’Etat qui touche habitants de Tunceli comme
migrants) tout en inscrivant les Tuncelili dans des groupes
plus larges (alévis, démocrates, extrême gauche), pour ne
finalement plus former qu’un seul sens politique. Elles
viendront ainsi à leur tour guider les membres des
associations dans leur façon de lire et d’agir au sein du
quartier, voire à l’échelle nationale, de désigner les
ennemis et de nouer les alliances.
[31] Notons finalement que cette réinvention identitaire
contribue à mettre en forme le processus de production de
locality à Tunceli même. Les associations de pays se
ressourcent ainsi dans la région tout en y projetant leurs
propres conceptions de ce que doit être le local. Cela peut
se lire dans le choix de telle ou telle organisation alévie
(plus ou moins intégrée au système), voire du lieu, pour la
construction d’une cem evi ; dans le choix des artistes et
de leurs répertoires lors du Festival Munzur ou encore dans
la façon dont sont valorisés et réappropriés les sites. Pour
ne prendre qu’un exemple, d’anciens militants de groupes
radicaux42, dont l’identité d’extrême gauche s’est maintenue
ou affirmée dans l’expérience urbaine, effectuent ainsi, de
visite à Tunceli, le ‘traditionnel’ pèlerinage sur la
montagne Munzur et se rendent également sur le mont Yel, en
hommage aux figures combattantes de la gauche
révolutionnaire maoïste ,qui y ont été tuées au début des
années 1990.
II. Les barrages au cœur de la lutte pour le droit de dire
le ‘local’
[32] La production de locality opérée par les
associations de pays est donc un processus complexe et
pluriel, ancré dans et nourri de plusieurs espaces. C’est
également un processus conflictuel qui oppose les
producteurs locaux concurrents, mais aussi et surtout ces
mêmes acteurs locaux et l’Etat. Appadurai (1997: 190)
souligne ainsi : ‘From the point of view of modern
nationalism, neighbourhoods exist principally to incubate
and reproduce compliant national citizens – and not for the
production of local subjects. Locality for the modern
nation-state is either a site of nationally appropriated
nostalgias, celebrations and commemorations or a necessary
condition of the production of nationals’. C’est en ce sens
que les efforts de production de sujets locaux peuvent venir
concurrencer le projet national ; à travers la valorisation
d’interprétations propres de l’histoire du lieu, la
matérialisation de croyances locales (en des rituels ou des
sites identifiés comme certaines montagnes ou sources) ou
encore l’entretien de certaines temporalités (festivités,
commémorations), sont en effet produites des subjectivités
locales concurrentes à celle que réclame l’identité
citoyenne.
Tunceli, une neighborhood dérangeante
[33] Si chaque neighborhood peut concurrencer le projet
de modernité national, Tunceli semble tout particulièrement
apte à se reproduire à partir d’un imaginaire distinct de,
et même opposé à l’imaginaire national. La mémoire locale se
fonde en effet tout d’abord sur la résistance de 1937-193843
: menacés dans leur autonomie, différents chefs tribaux
décident alors de s’unir autour de Seyid Riza afin de
résister à l’avancée des troupes républicaines. L’Etat,
inscrit dans un projet d’affirmation souveraine, écrase la
révolte dans une extrême violence : des dizaines de milliers
de personnes massacrées et les survivants forcés à l’exil44.
Cet acte fondateur violent, ‘oublié’ par les livres
d’histoire, a nourri depuis l’imaginaire politique local
tout autant que national, enfermant Tunceli, ou plutôt
Dersim, dans le rôle de l’éternelle rebelle et éternelle
opprimée45.
[34] D’autres mémoires violentes sont venues depuis
nourrir et se nourrir de ces imaginaires. Les années 1970
notamment voient s’ancrer localement différentes
organisations radicales de gauche ; le coup d’Etat de 1980
(qui met fin aux violences à l’échelle nationale) est suivi
à Tunceli de multiples arrestations, tortures et exils. A
partir des années 1980 mais plus intensément à partir de
1993 et 1994, c’est la guérilla kurde du PKK qui investit à
son tour les montagnes de Tunceli et la symbolique Dersim46.
L’armée turque réprime très sévèrement et organise alors
l’évacuation forcée (quasi)systématique des villages de la
province.
[35] Ces violences et exils à répétition sont souvent
vécus ou interprétés par les acteurs locaux en référence à
la violence fondatrice de 193847 et nourrissent l’idée que
l’Etat recherche inlassablement l’anéantissement de Dersim.
Ces mémoires, et tout particulièrement celle de 1938, n’en
sont pas moins activement entretenues (relativement
indépendamment des allégeances partisanes) et brandies comme
constitutives de l’identité tuncelili à travers multiples
chants, poèmes, contes et images. Elles nourrissent ainsi
une façon de dire Tunceli autre que celle que souhaiterait
l’Etat turc, mais ancrée dans la violence d’Etat même.
[36] L’Etat, de son côté, s’est régulièrement efforcé de
rendre la neighborhood de Tunceli silencieuse. Il a ainsi
mobilisé différents outils pour ‘localiser’ à son tour la
province, en premier lieu par la répression militaire
(multiplication des camps militaires et postes de police) et
les déplacements massifs de population. À cela s’ajoutent la
construction d’écoles, de mosquées et de bâtiments
administratifs, la création d’une place républicaine dans le
centre de Tunceli48, le changement du nom des rues,
l’interdiction de parler une autre langue que le turc en
public comme en privé. Cette répression s’est poursuivie
hors de la ville, comme en attestent les inscriptions sur
les montagnes rappelant les traditionnels vœux de loyauté
républicains : ‘Heureux celui qui se dit turc’ (‘Ne mutlu
Türküm diyene’) ou ‘La patrie avant tout’ (‘Önce vatan’), ou
encore les opérations d’incendie de forêts et l’accès
empêché aux pâturages. L’obsession de souveraineté et de
contrôle de l’Etat turc a même été jusqu’à faire remplacer
les feux de circulation tricolores, sous prétexte que les
précédentes couleurs (rouge-jaune-vert) rappelaient par trop
les couleurs kurdes.
[37] La lutte autour du contrôle physique et symbolique
de l’espace est ici menée sur des bases pour le moins
inégales. Dans ces contextes où les habitants de Tunceli
voient finalement leur possibilité même de dire le ‘local’
largement entravée, les associations de pays acquièrent une
importance particulière. Tout en entretenant et en
réinventant ‘l’être Tuncelili’ en exil, elles travaillent
contre l’oubli et le silence. Mais elles agissent également
très concrètement afin de récupérer l’initiative dans la
production de locality à Tunceli même. Cela en passe tout
d’abord par une tentative de récupération physique du lieu,
et notamment en encourageant de diverses manières les
migrants au retour.
[38] En 1998 par exemple, les associations lancent la
campagne : ‘Passe tes vacances à Tunceli !’. En 1999 a lieu
la première édition du Festival Munzur, expérience qui se
prolonge depuis (malgré la poursuite des opérations
militaires). Les dernières éditions ont ainsi rassemblé
plusieurs milliers de personnes, dont nombre de Tuncelili
venus des villes de Turquie mais aussi d’Europe49. Les
associations encouragent également les retours durables vers
les villages et certains dirigeants, comme le président de
l’Association des Pülümülürlü, s’attachent à montrer
l’exemple en y faisant construire et en y reprenant leurs
activités économiques. Quant à l’Association des Tuncelili
de Pertek, elle fait construire, à destination de ses
membres, un parc de plus de 400 logements au sein de
l’arrondissement50.
[39] Ces différentes initiatives sont elles-mêmes
indissociables d’un travail de ré-appropriation symbolique
de l’espace. Le Festival Munzur constitue par exemple un
formidable moment de célébration identitaire (où les
couleurs et sons ‘locaux’ envahissent l’espace notamment),
moment à l’occasion duquel s’expose plus particulièrement
cette identité ‘locale’, entretenue tout autant que
réinventée en exil. Ainsi, les groupes de musique qui s’y
produisent (certains directement liés aux associations de
pays d’ailleurs) ont bien souvent un répertoire qui mêle
chansons très ‘localisées’ et hymnes à la révolution, la
symbolique Dersim servant là encore aisément de trait
d’union.
[40] Autre exemple de cette ré-appropriation symbolique
(selon une définition propre du ‘local’), le précédent
responsable de l’Association culturelle et artistique de
Tunceli51 était attaché à faire revivre la singularité
identitaire tuncelili en réhabilitant l’appellation ‘Dersim’
ainsi que la langue zazakî. A l’occasion de chaque activité
extérieure de l’association, les déclarations étaient donc
faites en zazakî tandis que la revue associative Işkın (nom
d’une plante amère des montagnes de Tunceli) multipliait
progressivement le nombre d’articles rédigés dans cette
langue locale. Rendre Dersim à elle-même (contre l’Etat),
‘regagner l’esprit de Tunceli’, c’est ce même projet que
l’on retrouve finalement derrière la lutte menée par les
associations de pays contre les barrages.
Les barrages : un projet politique d’anéantissement du
Dersim ?
[41] La construction de huit barrages hydroélectriques à
Tunceli est un projet national52 mais financé et réalisé
dans le cadre d’un consortium turco-austro-américain53. Deux
barrages sont d’ores et déjà terminés, un autre est
actuellement en cours de construction. Le coût du projet est
estimé par différentes ONG à 2 milliards de dollars ; la
capacité totale de production d’énergie serait d’environ 360
MW, soit moins d’1% de la production annuelle d’énergie en
Turquie. A titre de comparaison, le barrage Atatürk a lui
une capacité de 2 400 MW, le barrage Keban (situé dans la
province voisine d’Elazığ) de 620 MW et celui de la province
d’Artvin (le barrage Yusufeli) de 540 MW54. La mise en place
et la réalisation du projet semblent assez peu
transparentes.
Image2
Source : Turna (2001)
[42] Il n’y a, de fait, pas eu de véritable campagne
d’information et de promotion du projet. Toutefois, selon la
compagnie impliquée, Stone et Webster : ‘The Ministry hopes
that the project will promote area development while at the
same time providing a more reliable, environmentally
friendly source of electricity to the Province and the
surrounding region’55. Des promesses d’embauche auraient
également été faites à la population tuncelili. Pour la
construction du barrage d’Uzunçayır par exemple, deux des
compagnies impliquées ont effectivement embauché une
centaine de Tuncelili. Mais lorsque ces derniers ont décidé
de se syndiquer pour dénoncer les salaires trop bas et
différentes discriminations, ils se seraient rapidement vus
licenciés et remplacés par les travailleurs et machines des
compagnies en question56.
[43] Aux yeux des associations de pays (comme de nombreux
autres acteurs locaux), ce projet de construction des
barrages constitue une menace pour l’existence même de
Tunceli. Les six barrages restants ont tout d’abord vocation
à être construits en plein cœur du Parc Naturel de la vallée
Munzur, classé depuis 1971 par le gouvernement turc et
reconnu comme tel par l’UNESCO. Des espèces rares ou même
uniques (que ce soit faune ou flore) sont ainsi menacées et
l’on redoute également d’importantes modifications
climatiques (diminution des chutes de neige et de pluie) qui
accentueraient les bouleversements irréversibles de
l’écosystème57. Parallèlement aux impacts proprement
environnementaux, ces barrages sont autant de coups portés à
la capacité de reproduction de la neighborhood Tunceli : 84
villages supplémentaires sont ainsi appelés à être vidés ;
les barrages vont couper l’unique voie reliant Tunceli
centre à l’arrondissement d’Ovacık (second pôle en termes de
population), ce qui risque une fois de plus d’amener ces
populations isolées à partir. Dans un registre un peu
différent mais tout aussi significatif, différents sites
sacrés (lieux de pèlerinage alévi) et lieux de mémoire
(comme les lieux de massacres de 1938) vont également
disparaître sous les eaux.
[44] Au total, ce projet de construction des barrages est
présenté par les associations de pays comme la dernière
tentative en date visant à l’anéantissement du Dersim. Cette
grille de lecture s’appuie sur un discours pré-existant - à
Tunceli aussi bien que parmi les migrants - et a, de fait,
une large résonance. Dans cette reconstitution d’un projet
politique de destruction qui serait cohérent/récurrent même
si prenant différents visages, les acteurs associatifs se
montrent même capables de remonter jusqu’en 1931. Cette
année-là en effet, l’armée soumet un rapport au gouvernement
central suggérant que ‘les vallées soient inondées afin de
liquider et d’effacer Dersim’58 ! A la veille et au
lendemain de la révolte de 1938, c’est la construction
massive de routes et de ponts qui permettent à l’Etat turc
de marquer l’espace de son pouvoir et de sa souveraineté.
Pour Naşit Uluğ (1939), cautionnant et nourrissant
l’argumentaire étatique, ces routes, ponts et bâtiments de
gendarmerie sont même les signes tangibles de ‘l’entrée de
Tunceli dans la civilisation’ !
[45] La réalisation de grands travaux a donc
régulièrement pu permettre à l’Etat de signifier une
nouvelle géographie du pouvoir tout en nourrissant le
processus d’uniformisation, ‘de standardisation spatiale et
sociale nécessaire à la production d’un citoyen national
discipliné’ (Appadurai 1999 : 191). Aujourd’hui, les
barrages à Tunceli sont de nouveau perçus comme le moyen
pour l’Etat de réinscrire au cœur même de cette dérangeante
neighborhood son projet national de modernité et de la faire
définitivement taire. Un habitant de Tunceli résumait ainsi
: ‘Nous ne sommes pas en paix avec l’Etat parce que nous
avons été victimes de génocide dans le passé. Nous sommes
des gens éclairés et profondément démocrates. Si vous voyiez
la région, vous comprendriez ce que ce projet signifie
réellement. Durant la guerre, l’Etat a brûlé nos villages
autant qu’il a pu, mais il y a eu certains villageois qui se
sont entêtés et ont refusé de partir – maintenant l’Etat n’a
plus d’autres options que d’inonder la vallée, ne laissant
de fait plus aucune terre où nous puissions rester. Il ne
restera rien pour nous. Nous savons qu’il y aura des
conséquences environnementales, mais pour nous, le plus
important, c’est que nous allons être éliminés. Nous vivons
dans cette vallée et elle est irremplaçable’59. Les
associations de pays, face à ce qu’elles ont identifié comme
une nouvelle menace, ont donc décidé en 1999 la mise en
place d’une campagne de lutte contre les barrages. ‘Se
rendre maître de Tunceli’ passe désormais par le sauvetage
de la vallée du Munzur ; les termes définissant le ‘local’
et les espaces de déploiement de l’action de ces
associations ont été adaptés en conséquence.
III. Construction et légitimation de la cause : vers une
nouvelle géographie résistante ?
Espaces multiples, arènes plurielles: entre local et global
[46] L’action mise en place par les associations de pays
se déploie sur plusieurs espaces. Chaque association se
charge tout d’abord d’organiser dans sa ville d’installation
pétitions, manifestations et conférences de presse contre
les barrages. Le premier mai 2004 par exemple, chaque bureau
défilait ainsi en cortège propre, aux slogans de : ‘Ne
laissons pas les barrages détruire la Vallée du Munzur !’ et
‘Ne touche pas à mon Munzur !’60. D’autre part, pique-nique
et concerts, réunissant généralement plusieurs milliers de
personnes, sont organisés chaque année (y compris en
Allemagne) afin d’informer, de mobiliser et de récolter des
fonds pour financer la campagne. A Tunceli même, c’est le
Festival du Munzur, célébrant chaque été culture et nature,
qui est le moment privilégié d’information et de
mobilisation contre les barrages.
[47] Depuis les deux dernières éditions du Festival, les
réunions d’information se déplacent même dans les
arrondissements, plus particulièrement celui d’Ovacık où une
part conséquente de la population semble soutenir la
construction des barrages dans l’espoir d’en bénéficier
économiquement. Les associations de pays font alors appel
pour convaincre à différents scientifiques, parfois au
personnel politique et, tout particulièrement ces trois
dernières années, à un nombre croissant d’organisations
écologiques amies. Au cours de l’édition 2004 à Ovacık
étaient ainsi présents, aux côtés de deux universitaires, un
représentant des Verts turcs, Oktay Konya, figure
emblématique de la mobilisation de Bergama (contre les
usines d’extraction au cyanure) et une déléguée de la
Plate-forme environnementale méditerranéenne61.
[48] L’année 2003, le député CHP Sinan Yerlikaya,
lui-même Ovacıklı, avait été invité à présider la réunion.
En ce qui concerne les actions menées, différentes marches
de protestation sont organisées, les plus médiatiques
d’entre elles se déroulant torse-nu depuis le centre de
Tunceli vers la rivière Munzur. Autre registre : en 2004,
une centaine de manifestants ont également signé une lettre
informant le président de la République que la population de
Tunceli s’opposait à la construction de ces barrages, lettre
faxée le jour même.
[49] Pour mener à bien leur campagne, les associations de
pays ont investi l’arène judiciaire (depuis 2001)62, mais
aussi progressivement développé leur propre plate-forme
scientifique (différents universitaires prêts à argumenter
des dangers que représentent les barrages à Tunceli, aussi
bien en termes géologiques, climatiques, épidémiques qu’en
ce qui concerne la biodiversité) ainsi qu’une plate-forme
médiatique. Au cours de l’été 2004 notamment, différents
médias (de la chaîne télévisée CNN Türk à la radio ‘alévie’
Yön FM en passant par les journaux Cumhuriyet, Gündem ou
encore Devrimci Demokrasi) ont ainsi été invités à
participer à une excursion dans la vallée, sur les sites des
barrages (réalisés et à venir), tandis que certains
responsables d’association et universitaires informaient sur
le projet de construction et sur ce que deviendrait Tunceli
si le projet était complété.
[50] Tournée vers l’opinion, la campagne des associations
de pays s’adresse également aux institutions politiques,
dans l’espoir de faire inscrire la question des barrages au
sein du débat public national. Les partis politiques sont
appelés à prendre ouvertement position contre les barrages,
ce qui est généralement le cas à Tunceli même mais ne se
répercute pas véritablement à l’échelle nationale, où les
associations de pays ont plus de mal à peser et obtenir des
engagements. Lors du marathon Eurasie d’octobre 2002, les
associations avaient cependant pris part à la course et une
de leurs banderoles menaçait ainsi, en perspective des
élections générales de novembre 2002 : ‘Pas de voix à ceux
qui menacent notre santé et notre environnement !’. En
septembre 2002, une pétition de 50 000 signatures contre les
barrages à Tunceli a également été déposée auprès du
Président de la République, de l’Assemblée nationale et du
ministre de l’Energie et des Ressources Naturelles. Une
vingtaine de députés CHP ont finalement demandé à
l’Assemblée la formation d’une commission d’enquête sur le
projet de construction des barrages à Tunceli.
[51] Pour pouvoir exister sur ces différents espaces et
faire sens dans ces différentes arènes, les associations de
pays ont dû adapter leurs registres de discours et d’action
et monter en généralité. En travaillant à transformer le
cadre de perception promu par l’Etat qui associe la
construction de barrages aux notions de développement et de
modernité notamment, elles ont progressivement développé une
‘rhétorique des biens communs’ (Constantin 2002). La vallée
du Munzur, avec ses richesses naturelles et culturelles
uniques, est ainsi constitué en bien de l’Humanité et ‘tous
les acteurs démocrates et écologistes, tous ceux qui se
préoccupent de l’avenir de l’Humanité’63 sont alors appelés
à prendre position contre les barrages. Les associations
elles-mêmes se sont rapidement articulées à d’autres
mobilisations écologiques, affirmant ainsi leur volonté de
travailler tout autant pour le bien de Tunceli que pour
celui de la Turquie et du monde entier.
[52] Le 5 juin 2002, journée mondiale de l’environnement,
les membres des associations de Tunceli manifestent ainsi
sur le Bosphore aux côtés des Combattants de la Nature (Doğa
Savaşçıları) sous le slogan fédérateur : ‘Des Détroits au
Munzur, rendons-nous maîtres des richesses naturelles de
Turquie!’64. En octobre 2002, lors du marathon Avrasya,
c’est avec Bergama, Hasankeyf et la vallée de la Fırtına que
la campagne Munzur entend faire cause commune65. En mai
2004, des représentants de la commission Munzur participent
à la réunion de Mersin de la Plate-forme environnementaliste
de la Méditerranée et y obtiennent une promesse de soutien.
Se sont ainsi multipliés les ‘Frères et sœurs du Munzur’
(Munzur Kardeşleri) comme les fronts sur lesquels la
Fédération est désormais présente, le dernier en date étant
la lutte contre les organismes génétiquement modifiés.
[53] Dans un registre un peu différent, mais également
révélateur de ce travail de légitimation et de publicisation
de la cause, les associations de pays ont participé, en
avril 2003, aux manifestations contre la guerre en Irak,
sous le slogan : ‘Non à la guerre en Irak, non au barrage
sur le Munzur !’. Sont ainsi replacés dans un même champ
symbolique les barrages menaçant la vallée du Munzur et les
forces d’occupation en Irak66. Là encore, il s’agit, tout en
empruntant à un registre traditionnel de gauche, voire
‘kurdiste’, de trouver le sens d’une contestation
particulière dans un registre universel, l’universel
lui-même se voyant reporter dans le local ; les deux volets
apparaissant dès lors comme les deux faces d’une même
lutte67.
[54] L’intérêt d’un tel cadre (écologie/défense des biens
communs) est qu’il permet de neutraliser, au moins
partiellement, le stigmate pesant sur Tunceli, ‘province
terroriste’. Ici, le glissement de l’identité
tuncelili/dersimli à celle de Munzurlu semble, dans une
certaine mesure, rendre les associations de pays plus
légitimes dans le champ contestataire national, y compris
jusqu’à leur permettre de manifester aux côtés
d’organisations inscrites dans un cadre plus nationaliste
comme les Combattants de la nature68. Elles sont cependant
beaucoup plus proches d’une campagne comme celle menée à
Bergama, autour de la charismatique figure de Oktay Konya.
Ces deux campagnes se retrouvent plus particulièrement
autour d’une grille de lecture anti-impérialiste cette fois,
en appelant à un mouvement populaire, un sursaut des
habitants menacés face à des forces qui veulent s’emparer de
leurs terres et à un Etat qui laisse faire, sinon prend part
au pillage.
[55] Ces transformations et connexions de cadres
permettent donc l’articulation des espaces et des
mobilisations. Si elles ne signifient pas la disparition du
cadre de perception le plus localisé (projet cohérent
d’anéantissement de Dersim), elles peuvent néanmoins
contribuer à le marginaliser / le reformuler, là où il est
moins audible, moins acceptable et, surtout, elles
participent à mettre en forme la production de locality
même. La campagne Munzur offre en effet aux acteurs de
nouveaux repères, de nouvelles manières d’exprimer une
subjectivité et une allégeance locale ainsi que de nouveaux
outils de production matérielle de la neighborhood Tunceli.
Reconfigurations de la scène politique locale
[56] La campagne Munzur a tout d’abord signifié
l’importation et l’invention de registres de discours et
d’action, de savoir-faire nécessaires à cette articulation
des espaces. Certains membres des associations de pays ont
donc du en passer par un apprentissage et se sont en quelque
sorte spécialisés, voire professionnalisés. Ils sont ceux
capables de glisser de cadres locaux vers des cadres plus
globaux lorsque la situation l’exige. Mais cette
spécialisation les amène aussi à relire autrement la
neighborhood en même temps qu’elle influence le regard
qu’ils portent sur leur propre trajectoire, la façon dont
ils lui donnent cohérence.
[57] L’un des acteurs associatifs rencontré, très
impliqué dans la campagne, raconte avoir quitté le village
avec sa famille à la fin des années 1970 ; installé à
Istanbul depuis, il affirme conserver malgré tout des liens
culturels et émotionnels très forts avec sa province
d’origine. Il décide ainsi de s’investir à la fin des années
1980 dans la commission jeunesse de l’Association de
Tunceli. Au même moment, il fait également partie d’une
organisation socialiste radicale. Mais pour lui ‘être
Dersimli revêt d’ores et déjà un sens plus profond’. Depuis
son arrivée à Istanbul, il garde l’idée qu’il est un migrant
et qu’un jour ou l’autre, il sera amené à retourner vivre à
Tunceli. ‘Le Munzur est présent dans tous mes rêves (…) Mon
appartenance se fonde sur mon héritage culturel ainsi que
matériel (mes arbres fruitiers et mes ruches) ; les tombes
des membres de ma famille sont également là-bas’.
[58] Ayant d’importantes responsabilités dans une
association de pays d’arrondissement à partir du milieu des
années 1990, il s’investit plus particulièrement dans la
campagne Munzur lorsque celle-ci est lancée à la fin de
l’année 1999 et gagne en intensité en 2002. S’étant mis à
lire depuis sur l’écologie et ses notions (biodiversité,
écosystème), il affirme pouvoir se concevoir désormais comme
un véritable écologiste (…) Selon lui, la gauche turque n’a
jamais su donner suffisamment d’importance à ces questions
d’environnement, jugées trop locales. Aujourd’hui, vouloir
protéger l’environnement à Tunceli, c’est vouloir la paix.
Que ce soit du côté des guérilleros ou des soldats turcs,
les opérations armées ont ainsi détruit, détruisent et
continueront de détruire Tunceli si elles se poursuivent (…)
Si, au total, il devait décrire ‘l’être Tuncelili’, il
faudrait être attentif à considérer cet être dans sa
complétude : ‘Quand je pense à Tunceli, ce n’est pas
seulement l’identité de gauche69 qui me vient à l’esprit ;
c’est traditions, croyances, culture, nature et sources…
autant d’éléments qui nourrissent une structure sociale
différente’.
[59] Plusieurs éléments peuvent être déroulés à partir de
cette trajectoire. Tout d’abord, cette nouvelle subjectivité
militante (écologiste) est construite comme s’inscrivant
dans une historicité, voire une essence, qui la précèdent et
la fondent; elle se nourrirait en effet directement d’une
subjectivité locale pour laquelle le rapport respectueux et
l’attachement à la nature est central. Est ainsi aujourd’hui
diffusée l’idée que les Tuncelili sont par nature des
écologistes : croyances alévies et cosmologie ainsi que
mémoires locales sont de fait ‘incarnées’ par les différents
sites naturels, rendant indissociables nature et
culture/identité locale. Pour les acteurs qui se
spécialisent dans la campagne Munzur, l’adoption de
l’identité militante écologiste n’en passe pas moins par un
véritable travail d’apprentissage et une réinvention des
répertoires de discours et d’action qui lui sont liés.
[60] Cela peut se faire par des lectures autonomes70 mais
aussi par des emprunts et mimétismes ; les militants de la
campagne Munzur profitent ainsi des expériences d’autres
mobilisations. Oktay Konya, figure de la mobilisation
Bergama, s’est par exemple beaucoup investi dans la campagne
Munzur, y important des répertoires comme la marche torse-nu
ou la mobilisation d’un auditoire autour d’un énergique
‘laisserez-vous faire ?’ qui attend une réponse tout aussi
énergique. Ces savoir-faire mobilisateurs ont à leur tour
été réappropriés et volontiers réemployés par les
responsables et membres des associations de pays, pour la
campagne comme dans d’autres contextes. Le président de
l’association des Pülümürlü, lors d’un rassemblement à
Pülümür en juillet 2004 - dénonçant les dangers liés à la
proximité des stations relais de téléphones cellulaires71 -
concluait ainsi la réunion aux cris de ‘Que deviendront les
stations-relais ? Elles par-ti-ront !’ ; et la réponse
d’être reprise en cœur par le public.
[61] Enfin, et nous l’avons déjà évoqué, ce glissement
vers l’identité militante écologique permet l’articulation à
de nouveaux espaces résistants, plus seulement ceux de
l’extrême gauche ou de l’alévisme (relativement marginalisés
à l’échelle nationale) mais aussi, désormais, ceux des
différents combats écologiques. Ces articulations permettent
aux Tuncelili de se faire entendre sur des espaces dont ils
étaient auparavant exclus (notamment du fait du stigmate
associant la province au terrorisme). Or, cette nouvelle
géographie résistante vient à son tour mettre en forme la
production de locality en proposant de nouvelles grilles de
lecture de l’environnement, permettant de faire sens
autrement de la neighborhood. Les militants tentent ainsi, à
partir de ce registre écologiste, de proposer une lecture et
des solutions propres aux problèmes de Tunceli, associant
par exemple paix et respect de l’environnement, nature et
humanité.
[62] L’irruption de l’identité écologiste sur la scène
politique locale a, par ailleurs, nourri différentes
recompositions72. Les associations de pays n’ont, de fait,
pas été les seules à investir ce registre militant. A
Istanbul, une Association pour l’environnement, la culture
et la solidarité dans le Munzur73 a été créée en 2002 autour
de Celal Turna74. A Tunceli même, l’Association pour la
protection de la vie naturelle dans la vallée Munzur75 s’est,
elle, organisée autour de jeunes avocats et enseignants
locaux et sert par ailleurs de cadre d’action aux ‘Fous du
Munzur’, jeunes militants d’Istanbul et d’ailleurs.
L’Association pour une transformation écologiste et
sociale76, basée à Istanbul, développe également une
campagne spécifique pour la protection du Munzur.
Parallèlement, l’ensemble des acteurs politiques présents à
Tunceli et ailleurs (des mairies de province et
d’arrondissement aux partis politiques, en passant par les
rédactions de journaux locaux et les artistes) ont été
amenés à prendre position sur la question des barrages et à
investir, de manière plus ou moins importante, le registre
écologique.
[63] Les configurations locales se sont donc
partiellement redessinées à la lumière de ce nouveau
registre politique. Les alliances et concurrences se sont
notamment cristallisées autour des manières de faire
synthèse de ce registre et des allégeances préexistantes, et
plus particulièrement encore, autour de projets alternatifs
à la construction des barrages. Les associations de pays ont
ainsi choisi de promouvoir un redressement économique de la
province, d’une part le plus autonome possible à travers
l’encouragement aux investissements des migrants et, d’autre
part, orienté vers le développement d’un tourisme
respectueux de l’environnement. Mais elles se sont très
rapidement vues critiquées lorsqu’elles ont décidé
d’apporter leur soutien à la construction d’une usine de
mise en bouteille de l’eau du Munzur.
[64] Il s’agit d’un projet d’hommes d’affaire et de
commerçants tuncelili, réunis au sein de la Munzur AŞ.
L’usine est actuellement en construction sur le site des
sources Gözeller à Ovacık, un site naturel d’exception et un
lieu sacré. L’Association pour la protection de la vie
naturelle a dénoncé cette double atteinte tandis que les
Fous du Munzur, plus virulents, accusent les associations de
pays de vendre à leur tour les terres de leurs ancêtres77.
La scène politique et militante locale est ainsi aujourd’hui
en train de se réorganiser, de se recomposer, aussi bien
autour du processus de réinvention de l’identité locale (rendue
nécessaire pour agir efficacement contre les barrages)
qu’autour des pratiques très concrètes de production
matérielle de la locality qui se font au nom de cette
identité réinventée. L’opposition commune au projet de
modernité national ne suffit pas à faire taire les
concurrences autour de ce que doit être le projet de
modernité local.
Conclusion
[65] Cet article a, au total, interrogé la façon dont la
capacité des associations de pays à articuler espaces et
échelles - région d’origine, quartier d’installation, espace
national, voire international - influence à son
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Journal of turkish studies