Paule Henry-Bordeaux
Editions Albin Michel – 1930
Extraits pages 232 et suivantes.
"Désormais, je laissais la caravane. Sans moi, elle partirait
pour Kharpout, pour la noire Dyarbékir, pour le désert…Un jour,
jusqu'au fond de ma solitude, m'arriverait l'effrayante nouvelle. Et
j'aurais pu être une parmi les autres !…
Nous remontions vers le Nord. Le soir du deuxième jour, nous
avons atteint le Mourad. Au delà s'étendait un océan de pics, de
crêtes acérées, un monde de plans montagneux enchevêtrés les uns
dans les autres. Le fleuve se frayait une route à grands renforts de
brèches. Nous le suivions difficilement. Tantôt il se brisait contre
les rocs avec colère, cascades et bruits, tantôt il bouillonnait,
creusé soudain par quelque gouffre secret…Parfois nous descendions
de cheval pour franchir un passage dangereux…
Nous faisions dorénavant trois repas par jour…L'optimisme de
Chouchane (la nourrice) avait repris le dessus "Puisqu'ils ne nous
ont pas tuées tout de suite, nous échapperons" disait-elle.
D'ailleurs nos gardes ne s'occupaient pas de nous. Elle les écoutait
causer entre eux. Elle reconnaissait au passage certaines
intonations arméniennes. Quelle langue parlaient-ils donc ?
L'aube pointait au lever du camp ce jour-là. Avant d'être
complètement éveillée, je fus hissée sur la selle. A la manière de
tenir le cheval, je reconnus que j'avais changé de cavalier…Petit à
petit, comme l'ombre s'enfuyait, je découvris avec étonnement des
cultures dans la plaine, des vignes, puis au-dessus du fleuve, des
maisons entassées dominées par un château si pittoresquement campé
dans le roc, que les génies l'avaient dit-on construit.
Nous franchîmes un pont; les planches tremblaient et vibraient
sous les sabots des chevaux. A peine avions-nous atteint l'autre
rive que nous nous lançâmes au galop…Le route s'enfonçait de plus en
plus vers le Nord, le long d'un torrent.
Chaque matin, je découvrais des chaînes nouvelles… et le val
serait devenu de plus en plus hostile s'il n'y avait pas eu les
arbres. Je me sentais moins seule, moins éloignée de mon pays.
Chouchane avait repris toute son assurance…Elle essayait de se faire
comprendre, et parfois, un Kurde, moins taciturne, lui répondait.
Le Cheikh ne m'avait pas reprise sur son cheval. Des rivières
nous barraient le passage; nous les traversions à gué ou sur des
kéleks, ces radeaux légers qui descendent les rapides. Le sentier
remontait le Khozat-Sou. Pas une maison, pas un village…
La montée s'accentuait, seuls les pins aux troncs nus nous
accompagnaient encore. Et puis ce fut la région des pâturages où
l'herbe épaisse se mêle aux fleurs… Une grande clameur me ramena à
la réalité.
Des tentes noires surgissaient un peu partout, hautes de cinq à
six mètres au moins, coniques ou pointues, toujours altières, un lé
écarté et soutenu par des poutres qui festonnaient à travers le
feutre grossier livrant le mystère des demeures. Et, se détachant
sur le seuil, des femmes aux visages découverts, et des enfants en
vêtements bariolés où le rouge dominait, trépignaient en faisant
entendre des youyou perçants. A l'écart, sous une tente encore plus
haute, et d'une étoffe moins rude, une femme, droite, la tête
avancée, nous regardait venir curieusement….
Le Cheikh m'avait montré la dernière tente. Des claies de roseaux
assez basses la séparaient en compartiments. Par terre, d'épais
tapis aux dessins primitifs…Nul ne nous regardait. Peut-être
avait-on l'habitude de ces retours en tempête avec des captives
comme butin. Nous allions, nous venions… Où fuir? Perdue ! J'étais
perdue au cœur du Dersim.
Rares sont les voyageurs qui y ont pénétré, plus rares encore
ceux qui en sont revenus. J'y ai passé quatre années. Quatre années
au milieu des tribus Kurdes Kizilbaches, retranchée du monde qui
aurait pu disparaître sans que je m'en aperçusse, sans nouvelles de
mon père, de ma mère, sans savoir si la guerre continuait et si les
Russes étaient vainqueurs. Car le plateau se dresse, comme un burg,
enserré entre le Kara-Sou et le Mourad qui se rejoignent à ses pieds
pour former l'Euphrate, le fleuve lymphatique, déroulant l'anneau de
ses flots pâles sur les graviers et les sables de la Mésopotamie.
Le Dersim ? la solitude, la région mystérieuse comme seule peut
en garder l'Asie, la digue où viennent échouer et mourir les vagues
de la civilisation d'Occident.
Le Dersim ? La dernière oasis qui attire la convoitise des
voyageurs derrière la double frontière de ses fleuves bondissants….
Jamais les collecteurs d'impôts ne se sont engagés sur les sentiers
de chèvres qui finissent souvent en cul-de-sac… Jamais les soldats
du Sultan n'ont quitté leur garnison d'Erzindjan pour franchir les
cols qui, six mois de l'année, dorment sous la neige…
Cheikh Mohammed était le chef. Il possédait une femme qu'on
appelait Zeïnab, cinq enfants et plusieurs milliers de moutons. Sa
justice devenait proverbiale. Il était le neveu de Hadji-Bekir-Bey,
de ce grand Bey du Dersim qui avait sauvé tant d'Arméniens en route
pour la mort.
Mais que faisait Cheikh Mohammed au lieu de combattre à la guerre
ou d'égorger les Arméniens ? Il haïssait le Turc. Il lui refusait
son argent, ses soldats, ses chevaux. Il vivait indépendant dans sa
montagne aux sentiers si escarpés que deux hommes auraient suffi à
tenir en échec toute une armée…
Cela, je l'ai appris petit à petit quand j'ai pu parler. Cheikh
Mohammed comprenait à peine quelques mots de turc. Sa langue, son
dialecte plutôt, le zaza, avait des réminiscences de chez nous. Et
je n'ai pas été étonnée quand j'ai découvert des monastères
abandonnés, des ruines de villages arméniens…
Qu'étais-je au juste ? L'esclave, la servante, l'hôte ? Pourquoi
m'avait-il achetée ?
Zeïnab me montrait à filer en marchant, à traire les brebis et les
chèvres, à faire le beurre, blanc comme la neige, en agitant la
rustique baratte, l'outre percée contenant la crème et suspendue par
une corde attachée à deux piquets. Je me sentais en sécurité car les
lois de l'hospitalité sont restées intactes chez ces bandits.
… Ils ne sont donc pas Musulmans, me diras-tu ? Jamais je ne les
ai vus tournés vers La Mecque pour prier Allah. Jamais je n'ai vu un
minaret jaillir des sapins ou des chênes. Le ciel et la montagne
sont leur mosquée et leur seule religion est celle de la flamme.
Elle brille pieusement entretenue, au centre de chaque demeure,
claire et dansante image du foyer. Jamais on ne se prête le feu
entre voisins et si, par hasard, le vent l'éteint, c'est un
avertissement de malheur ou de mort…"
(La narratrice à qui cette histoire est confiée, la termine par
une fête donnée par l'Association des Dames Arméniennes
Tebrotsassère, pour leur orphelinat du Raincy. "Là, surtout, le
souvenir d'Antaram m'avait impitoyablement poursuivie. Après les
chants et les poésies, les enfants avaient joué un opéra arménien "Anouch",
tragédie rustique où les fêtes populaires servaient de cadre à des
rondes et à des danses.
Un attendrissement montait du fond de mon cœur. Je songeais à
toutes ces petites filles, parties dès leur prime enfance, avaient
appris en exil leurs gestes antiques, les danses d'autrefois que
leurs mères et leurs sœurs déroulaient, aux bords des fontaines,
dans les villages heureux de Mouch et de Van. Instinctivement, leurs
pieds avaient retrouvé le rythme, leurs bras, le geste grave, elles
reprenaient la tradition, elles renouaient la chaîne du passé…")
(Paris, juin 1930)