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LE
MONDE
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Seuls les Kurdes irakiens ont obtenu
l'autonomie que prévoyait le traité de Sèvres, lorsque les
puissances victorieuses de la première guerre mondiale ont
démantelé l'Empire ottoman. Considérée comme une menace en Syrie,
la minorité kurde est toujours réprimée en Iran. En Turquie, où
elle est la plus importante, Ankara est mis au défi par la
communauté internationale de lutter sans excès contre la
guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).
TURQUIE
Hier. Après le traité de Lausanne (1923), la Turquie kémaliste
engage une politique nationaliste refusée par les Kurdes turcs,
qui espéraient obtenir une autonomie culturelle et politique.
Soulèvements et répressions se succèdent, de 1925 à 1938, dans
une zone placée sous administration spéciale. Dans les années
1970, plusieurs organisations politiques kurdes de gauche se
créent clandestinement, dont le Parti des travailleurs du
Kurdistan (PKK), formation marxiste-léniniste qui passe en 1984
à la lutte armée, avec quelque 3 500 combattants. En réponse,
les autorités turques créent en 1985 une milice kurde, les "gardiens
de village", forte de quelque 58 000 hommes. Parallèlement aux
combats entre le PKK et les autorités turques, des partis
pro-kurdes très surveillés sont fondés, dont le Parti
travailliste du peuple (HEP), interdit en 1993, puis le Parti de
la démocratie du peuple (Hadep), et le Parti de la société
démocratique (DTP, 20 députés).
Aujourd'hui. Après l'arrestation d'Abdullah Öcalan, en 1999, le
PKK déclare un cessez-le-feu unilatéral qui tient jusqu'en 2004,
année où reprennent les affrontements avec l'armée turque. En
quinze ans, la guerre entre l'armée régulière et les rebelles
kurdes a fait au moins 35 000 morts. Le conflit a traumatisé le
pays, accentuant le fossé économique, éducatif et culturel entre
l'Ouest et l'Est. Des milliers de villages du Kurdistan turc ont
été rasés et près de deux millions de déplacés sont venus
grossir les bidonvilles d'Istanbul, d'Ankara, d'Adana ou de
Diyarbakir, la plus grande ville du Sud-Est.
IRAN
Hier. C'est dans la partie iranienne du Kurdistan qu'a été
proclamée, en janvier 1946, la seule République kurde, à Mahabad,
écrasée l'année suivante par le régime de Mohammed Reza Pahlavi.
En 1930, son père, Reza Chah, avait déjà fait assassiner l'un
des principaux chefs tribaux kurdes, Simko. Créé en 1945, le
Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI) lance en 1967 une
révolte durement réprimée. L'Iran instrumentalise pourtant la
cause kurde contre l'Irak, en soutenant des factions kurdes
irakiennes opposées à Bagdad, en 1974, jusqu'aux accords d'Alger
conclus entre les deux pays en 1975. Le changement de régime à
Téhéran, après la révolution islamique de 1979, ne modifie pas
les rapports conflictuels entre le pouvoir central iranien et la
minorité kurde stigmatisée par l'ayatollah Rouhollah Khomeiny.
Le secrétaire général du PDKI, Abdul Rahman Ghassemlou, qui
plaide pour une autonomie politique, tente de négocier avec la
direction iranienne après la mort de Khomeiny, en 1989, mais il
est assassiné, à Vienne, la même année.
Aujourd'hui. Le PDKI est à nouveau décapité en 1992, lorsque le
nouveau secrétaire général, Sadik Sherefkendi, est assassiné à
Berlin. Les escarmouches se poursuivent aujourd'hui entre Kurdes
et troupes iraniennes. Créé il y a trois ans, le groupe armé
Pejak (Parti pour une vie libre au Kurdistan) multiplie les
embuscades depuis les montagnes du nord de l'Irak, où il a
retranché ses camps d'entraînement. Téhéran accuse Washington de
financer le groupe pour déstabiliser le régime. La répression
s'est accrue ces derniers mois. Le 31 juillet, deux journalistes
kurdes, Adnan Hassanpour et Abdolvahed Botimar, ont été
condamnés à mort pour "espionnage" et "activités subversives".
IRAK
Hier. Les Kurdes irakiens menés par un chef tribal, cheikh
Mahmoud, se soulèvent à trois reprises entre 1920 et 1930. La
répression est dirigée par les Britanniques, qui disposent d'un
mandat sur l'Irak octroyé par la Société des Nations (SDN).
Nouvelles révoltes de 1943 à 1945 conduites par Moustapha
Barzani, qui se réfugie en Iran. Après le coup d'Etat de Kassem
contre la monarchie irakienne, en 1958, les relations entre les
Kurdes irakiens et le pouvoir central irakien se détendent. Les
affrontements reprennent entre 1961 et 1970, puis en 1974 et
1975. Avec le début de la guerre contre l'Iran en 1980, le
régime de Saddam Hussein multiplie les actions contre les Kurdes
(arrestations, arabisation de la zone pétrolière de Kirkouk,
destruction de villages). Les campagnes militaires d'Anfal
(1987-1988) font des dizaines de milliers de morts. Les Kurdes
se soulèvent à nouveau en 1991 et reçoivent la protection
militaire des Occidentaux.
Aujourd'hui. Les deux grandes factions kurdes irakiennes - le
Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l'Union patriotique du
Kurdistan (UPK) - s'affrontent dans une guérilla fratricide de
1994 à 1996. Les deux camps concluent un accord en 2002, aux
Etats-Unis, à quelques mois de l'intervention américaine en
Irak. Les trois provinces kurdes irakiennes (Dohouk, Erbil,
Souleimaniyé) confortent leur autonomie et demandent le
rattachement de Kirkouk au Kurdistan autonome. Un référendum
devait être organisé sur le sujet avant la fin décembre 2007
pour décider du sort de cette zone, où coexistent à la fois
Arabes, Kurdes et Turkmènes. Il est peu probable que cette
échéance puisse être tenue.
SYRIE
Hier. Le régime syrien a adopté une attitude ambivalente
vis-à-vis de la question kurde. Il a hébergé le chef du PKK,
Abdullah Öcalan, entre 1984 et 1998. Mais, en 1962, il avait
privé de la nationalité syrienne plus de 120 000 Kurdes syriens
(plus de 300 000 aujourd'hui avec leurs descendants), lors d'un
recensement. Après avoir mis sur pied, selon l'anthropologue
Paulo Pinto, des brigades d'élite kurdes utilisées notamment
contre l'opposition islamique, le régime a tenté de coopter des
dignitaires religieux en nommant grand mufti le cheikh kurde
Ahmed Kuftaro (de 1964 jusqu'à sa mort, en 2004).
Aujourd'hui. Après l'intervention américaine en Irak, qui a
permis aux Kurdes irakiens de consolider leur autonomie, la
minorité kurde syrienne est apparue comme une menace potentielle
pour le régime. Le durcissement de ses relations avec le pouvoir
a été illustré par la répression brutale des émeutes de Qamichli,
en mars 2004, puis par l'assassinat non élucidé d'un chef
spirituel kurde, le cheikh Mohammad Al-Khaznawi, en mai 2005.
Service international
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Partis
PKK : Parti des travailleurs du Kurdistan. Fondé par Abdullah
Öcalan (né en 1949). Marxiste-léniniste, il impose une
discipline de fer dans un mouvement où se développe le culte de
la personnalité. Abdullah Öcalan fuit la Turquie en 1984, date à
laquelle le PKK se lance dans la lutte armée.
PDK : Parti démocratique du Kurdistan d'Iran, fondé en 1945 ;
Parti démocratique du Kurdistan d'Irak, créé en 1946 par
Moustapha Barzani, qui le dirige jusqu'à sa mort, en 1979. Il
est remplacé par son fils Massoud, l'actuel dirigeant de la
région autonome kurde d'Irak.
UPK : Union patriotique du Kurdistan. Scission du PDK irakien,
fondée par Jalal Talabani, président de l'Irak, après l'accord
d'Alger entre l'Iran et l'Irak sur la zone frontière du Chatt
Al-Arab qui prive le PDK de son soutien iranien. Les deux partis
se livrent des combats fratricides dans les années 1990, avant
de conclure une alliance.
Religion
Islam : la quasi-totalité des Kurdes sont des musulmans avec une
majorité (80 % selon certaines sources) de sunnites, surtout
chaféites (une des quatre grandes écoles du sunnisme). Les
autres sont d'obédience chiite ou appartiennent à de petites
communautés hétérodoxes (ahl-i-haq), ismaéliens et zoroastriens
en Iran, alévis en Turquie ou yézides en Irak.
Article paru dans l'édition du 01.11.07
LE MONDE | 25.10.07 | 09h35 • Mis à jour le 25.10.07 | 11h32
Dans les montagnes du Kurdistan avec le PKK
Monts de Qandil (Kurdistan irakien), envoyé spécial
http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3218,50-970862,0.html
Soudain, à la sortie d'un virage de montagne, aucun doute n'est
plus permis : cette immense bouille moustachue, peinte à même la
roche sur un contrefort de la chaîne des monts Qandil, est bien
celle d'Abdullah Öcalan, président – emprisonné à vie en Turquie
depuis 1999 – du Parti des travailleurs kurdes (PKK).
Théoriquement, nous sommes encore en Irak, à environ 10 km de la
frontière d'Iran. Mais ce territoire-là est d'abord celui des
rebelles kurdes de Turquie. Etoile rouge perdue dans un grand
soleil jaune sur fond vert, la bannière du PKK claque fièrement
au sommet d'un mât gardé par une petite escouade de jeunes
combattants, kalachnikov au poing, talkie-walkie et grenades
quadrillées à la ceinture.
"Bienvenue à vous !" Ici, ce sont eux qui font la loi, et
il n'y a pas de concurrence. L'ultime barrage policier irakien
est 20 km plus bas, dans la grande plaine de Sangassar.
Ici commence l'une des plus belles forteresses naturelles de la
planète, hautes montagnes pelées à perte de vue, des grottes par
milliers, des fortins, et quelques chapelets de hameaux
misérables, pierre et boue séchée. Le paysage est pastoral,
l'air du temps plutôt à la poudre.
Ces deux dernières semaines, les activités militaires du PKK
contre l'armée turque – ou l'inverse, selon la version kurde –
ont fait une quarantaine de victimes. Des bombardements et des
expéditions militaires turques, qui se poursuivaient encore,
mercredi 24 octobre, à l'intérieur même de l'Irak, ont suivi. Se
sont également enclenchés, d'abord un très fébrile ballet
diplomatique entre Ankara, Bagdad et Washington; ensuite une
formidable partie de poker menteur dont nul ne peut encore
prévoir l'issue.
A Bagdad, lundi, le chef du gouvernement irakien, Nouri
Al-Maliki, a solennellement promis qu'il allait sévir, qu'il ne
permettrait plus à "une organisation terroriste comme le PKK
d'utiliser le sol irakien" pour attaquer un voisin aussi
important que la Turquie.
Sauf qu'il y a bien quinze ans que Bagdad n'a plus aucun
contrôle, ni aucun soldat, dans la partie nord du pays. Les
monts Qandil appartiennent au Kurdistan irakien et sont du
ressort exclusif du gouvernement régional kurde autonome qui
siège à Erbil, deux heures de route plus au nord.
"PERSONNE NE NOUS DÉLOGERA"
Et malgré les pressions internationales qui s'accentuent depuis
deux semaines, les Kurdes d'Irak n'offrent présentement aucune
intention d'envoyer ne serait-ce qu'une division de leurs cent
mille peshmergas – leur armée – contre les récalcitrants "cousins"
kurdes du PKK. Non pas du tout pour des raisons romantiques de
parentèle ethnique – les deux camps se sont étripés dans des
batailles qui ont fait des centaines de morts en 1996 et en 2000
– mais tout simplement parce qu'ils savent, pour avoir eux-mêmes
expérimenté la chose quand la soldatesque de Saddam Hussein les
poursuivait, ils savent, et Masmur Barzani, le directeur de
leurs services secrets, l'admettait lundi sur Al-Jazira, que les
monts Qandil sont inexpugnables.
"Alexandre le Grand lui-même n'a jamais pu les prendre !"
sourit le "commandant" Bozane Tekine, qui nous reçoit
dans une casemate en bord de route. La quarantaine svelte,
visage sympathique et grand corps noueux perdu dans la
traditionnelle tenue kurde – large tunique et immense pantalon
bouffant –, l'officier de l'aile militaire du PKK nous décoche
une longue harangue de laquelle il ressort, d'abord, qu'en
envahissant le Kurdistan irakien, menace qui n'est pas levée, la
Turquie ne viserait pas "l'impossible objectif" de
déloger les 3 000 à 4 000 combattants du PKK qui y sont
retranchés dans une douzaine de camps très mobiles insérés dans
les montagnes sur une centaine de kilomètres après sa frontière
sud.
Non, Ankara, selon l'officier, chercherait surtout à "mettre
un terme" à "l'indépendance" virtuelle dont jouissent
les 5 millions de Kurdes irakiens, au grand dam de la Turquie,
de la Syrie et de l'Iran, qui craignent la contagion
indépendantiste. Avec les Palestiniens, les Kurdes sont parmi
les peuples d'importance – 35 millions d'âmes au moins,
réparties entre ces quatre pays – à ne jamais avoir pu obtenir
leur Etat.
L'idée turque, soutenue par les trois autres pays, poursuit
Bozane Tekine, serait de déclencher une nouvelle "guerre
fratricide entre Kurdes", les dirigeants d'Erbil estimant de
plus en plus ouvertement, par les voix des deux anciens frères
ennemis Jalal Talabani – président de l'Irak – et Massoud
Barzani – président du Kurdistan autonome – que les activités du
PKK mettent leur projet en péril. M.Talabani leur a déjà intimé
l'ordre de "déposer les armes ou de quitter le Kurdistan
irakien". Certains plaideraient pour un discret marché sur
le thème : Ankara reconnaît notre autonomie, en échange de quoi
nous donnons aval à une opération d'envergure turco-américaine.
Le "commandant" Tekine tonne : "Ces montagnes sont
kurdes, nous n'avons pas à demander la permission de quiconque
pour y rester. Personne au monde ne nous en délogera !"
Mizguine Amed, petite jeune femme brune qui nous est aussi
présentée comme une "responsable militaire" – le PKK met
un point d'honneur à accueillir autant de femmes que d'hommes
combattants, étant entendu que toute relation sexuelle est
interdite entre eux – intervient. "La Turquie ment. Nous ne
lançons pas d'offensives armées, nous ne faisons que nous
défendre contre les tueries turques et le génocide qu'ils
préparent contre nous."
La petite dizaine de guérilleros – moyenne d'âge, 20 ans – qui
nous entoure sous ce pâle soleil d'octobre, approuve
silencieusement. "Nous avons déclaré un cessez-le-feu – le
cinquième depuis 1993 – en octobre 2006, poursuit-elle.
En un an, l'armée turque a mené 485 opérations contre nous. Que
pouvons-nous faire ? Nous voulons nos droits dans la paix.
Ankara vient de rejeter une nouvelle fois notre offre réitérée
de cessez-le-feu. Même les animaux se défendent !"
Patrice Claude
Reportage
Le parcours atypique d'un ex-chef du PKK devenu colonel
peshmerga
LE MONDE | 30.10.07 | 15h03 • Mis à jour le 30.10.07 | 15h03
DOHUK (KURDISTAN IRAKIEN) ENVOYÉ SPÉCIAL
http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3218,50-972665,0.html
Dans la fraîcheur des montagnes qui surplombent la ville
d'Amediyé, au Kurdistan irakien, un bataillon de peshmergas
scrute les cimes rocheuses derrière lesquelles se trouve l'armée
turque. Les soldats de la région autonome kurde se tiennent
prêts contre une éventuelle attaque depuis que la Turquie menace
d'entrer en Irak.
Les officiers fument leur cigarette, assis en tailleur dans
l'herbe, à côté d'un tas de roquettes rouillées. Parmi eux, le
colonel Mazlum (le nom a été modifié). Ce Kurde de Turquie, au
visage anguleux et à la démarche hésitante, a navigué pendant
vingt ans dans la nébuleuse du Parti des travailleurs du
Kurdistan (PKK). Son parcours dessine la cartographie du
mouvement. Il est un spécimen rare d'ancien haut responsable du
PKK qui, après avoir abandonné la lutte armée, a été recyclé
chez les peshmergas, où il occupe aujourd'hui un poste
stratégique dans la région de Dohuk. Le passeport irakien en
poche.
Mazlum est né dans le Dersim, une région turque à forte
population kurde. Issu d'une famille d'intellectuels alévis, il
émigre en Suisse à la fin des années 1980 et s'engage dans la
rébellion. Suivent des séjours dans les camps d'entraînement de
la vallée de la Bekaa, au Liban, puis dans les montagnes du
Dersim, égrène l'officier, au volant de son pick-up militaire,
un kalachnikov glissé derrière le siège.
En 1991, pris en chasse par l'armée turque, il s'égare dans les
montagnes enneigées. Les pieds brûlés, il s'ampute lui-même les
orteils, à l'aide de son rasoir et d'une paire de ciseaux. "Je
suis resté six mois dans une grotte, sans pouvoir marcher,
nourri par un villageois." A peine remis sur pieds, il
regagne l'Allemagne pour se faire soigner. Et pour intégrer
l'état-major de l'organisation séparatiste. "J'étais chargé
de la formation, puis responsable du PKK en Europe jusqu'en 1996",
dit-il.
Dans le salon d'une maison modeste, le colonel Mazlum suit la
guerre en direct sur les chaînes turques. L'ex-responsable a
pris ses distances avec la rébellion et n'a officiellement plus
de contact avec elle depuis 1999. "L'Etat kurde d'Irak"
naissant, en 2003, lui a offert de meilleures perspectives :
quelques galons contre une solde de 400 dollars (280 euros). Le
désaccord est également politique. Jugé trop "réformiste",
Mazlum avait été mis au ban et "humilié" par Abdullah
Ocalan, leader du PKK. "Je me suis rendu compte après coup
que c'était un dictateur et qu'il nous aveuglait. Nous ne
pouvions pas critiquer certaines pratiques au sein du mouvement",
admet-il sans donner plus de détails.
UN COUSIN ENCOMBRANT
Pour le gouvernement kurde d'Irak et son colonel, le PKK est
devenu un cousin encombrant qui menace le très fragile équilibre
trouvé au Kurdistan. Mohammed Mohsin, ex-général et responsable
du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), estime que les
rebelles donnent "un prétexte à la Turquie pour nous menacer".
"Le PKK doit aussi penser à notre pays, dit-il, dans son
bureau. Il vaut mieux qu'il parte."
La méfiance est historique. Le président de la région kurde,
Massoud Barzani, à qui la Turquie reproche aujourd'hui "d'abriter
les terroristes", luttait, il y a dix ans, aux côtés
d'Ankara, contre le PKK. Envoyé au front en Irak, c'est dans ce
contexte que le colonel Mazlum est capturé et emprisonné pendant
un an, avant de débuter sa reconversion. "Le PDK a refusé de
me livrer aux Turcs. Le poste frontière de Habur a été fermé
pendant quinze jours." Comme lui, 3 000 anciens combattants
turcs du PKK, repentis ou non, ont trouvé refuge au Kurdistan
irakien, où ils tentent de se refaire une virginité.
Guillaume Perrier
Article paru dans l'édition du 31.10.07
Bagdad veut que le PKK kurde dépose les armes
LE MONDE | 24.10.07 | 14h58 • Mis à jour le 24.10.07 | 14h58
http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3218,50-970584,0.html
Les autorités irakiennes se sont efforcées, mardi 23 octobre,
d'éviter une crise avec la Turquie après ses menaces
d'intervention militaire dans le nord du pays contre les
séparatistes kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK)
qui y trouvent refuge.
Le premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, a ainsi déclaré,
dans un communiqué, que "le PKK est une organisation terroriste"
et que l'Irak a pris la décision "de fermer ses bureaux et de ne
pas l'autoriser à opérer sur le sol irakien". M. Maliki a fait
cette déclaration après sa rencontre avec le ministre turc des
affaires étrangères, Ali Babacan.
Après les combats du 21 octobre qui ont provoqué la mort de plus
de 40 personnes, la Turquie a rejeté, mardi, l'offre de
cessez-le-feu conditionnel faite la veille par le PKK, en
expliquant qu'Ankara ne traite pas avec une "organisation
terroriste". Recevant, lui aussi, M. Babacan, le président
irakien Jalal Talabani, un Kurde, a jugé "intolérables" les
opérations du PKK en Turquie. "Nous (lui) avons donné le choix
entre partir ou déposer les armes", a-t-il assuré. Le président
de la région autonome kurde irakienne, Massoud Barzani, a
également demandé au PKK, mercredi, de renoncer à la lutte armée.
Un diplomate américain, David Satterfield, coordinateur
américain pour l'Irak et conseiller de la secrétaire d'Etat
Condoleezza Rice, a critiqué, mardi, l'attitude des autorités
kurdes de la région du nord de l'Irak en jugeant insuffisantes
les mesures du gouvernement autonome kurde contre le PKK. "Une
action significative contre ce groupe terroriste fait défaut
depuis trop longtemps", a-t-il estimé.
Une opération militaire de la Turquie menacerait la stabilité de
la région kurde irakienne qui est pour l'instant la plus calme
du pays. - (AFP., Reuters.)
Article paru dans l'édition du 25.10.07
Face aux pressions d'Ankara, Bagdad va interdire au PKK
d'opérer sur son sol
LEMONDE.FR avec AFP et AP | 23.10.07 | 13h40 • Mis à jour le
23.10.07 | 19h43
http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3218,50-970064,0.html
Face aux menaces d'une action unilatérale de la Turquie, le
premier ministre irakien, Nouri Al Maliki, a annoncé, mardi 23
octobre, que son pays allait interdire au Parti des travailleurs
du Kurdistan (PKK) d'"opérer sur son sol". "Le PKK est une
organisation terroriste et nous avons pris la décision de fermer
ses bureaux", a-t-il annoncé, à l'issue d'un entretien avec le
ministre turc des affaires étrangères, Ali Babacan, arrivé dans
la matinée à Bagdad pour tenter de résoudre le problème des
séparatistes kurdes opérant depuis le nord de l'Irak.
"Nous concentrons tous nos efforts pour éliminer leurs activités
terroristes qui menacent l'Irak et la Turquie", a ajouté M. Al
Maliki. Il a également fait part de sa détermination à maintenir
de bonnes relations avec la Turquie, signalant "ne pas vouloir
qu'une organisation terroriste utilise le sol irakien comme base
et vienne dégrader les relations avec le voisin" turc. Il s'est
enfin dit optimiste face à la démarche de dialogue choisie par
Ankara.
L'IRAK "ABUSE DE LA BONNE VOLONTÉ DE LA TURQUIE"
Ces déclarations interviennent alors que, quelques heures plus
tôt, le chef du gouvernement turc, Recep Tayyip Erdogan, a
menacé l'Irak de sanctions économiques. Devant un parterre
d'hommes d'affaires britanniques rassemblés dans un hôtel
londonien, M. Erdogan a indiqué qu'Ankara pourrait réduire les
exportations d'énergie électrique, d'eau, de produits
alimentaires, d'électroménager ou encore de matériel
électronique vers l'Irak.
Les tensions entre Ankara et Bagdad se sont encore accrues
dimanche après la mort de douze soldats turcs dans une embuscade
tendue par des séparatistes du PKK. Huit autres militaires turcs
ont été faits prisonniers par les séparatistes, lors de cette
attaque menée à la frontière irako-turque.
La Turquie a menacé de conduire des incursions militaires,
autorisées le 17 octobre par le Parlement turc, dans le
Kurdistan irakien frontalier, pour y éliminer les bases du PKK.
Cette tension inquiète vivement les Etats-Unis qui craignent
notamment qu'une intervention turque ne déséquilibre une des
rares régions d'Irak relativement épargnées par la violence.
L'armée turque a bombardé des positions du PKK à la frontière
irakienne
LEMONDE.FR avec AFP et Reuters | 24.10.07 | 17h24 • Mis à jour
le 24.10.07 | 19h56
http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3218,50-970807,0.html
L'aviation turque a pilonné mercredi 24 octobre des positions de
séparatistes kurdes à la frontière turco-irakienne, dans le
sud-est de la Turquie, ont confirmé des sources proches des
services de sécurité.
D'après l'agence semi-officielle Anatolie, des chasseurs et des
hélicoptères de combat ont décollé de leurs bases de Diyarbakir,
chef-lieu du Sud-Est anatolien, à majorité kurde. Ils auraient
bombardé et détruit plusieurs caches du Parti des travailleurs
du Kurdistan (PKK) dans la zone. Le pilonnage qui a eu lieu dans
quatre provinces, dont deux frontalières avec l'Irak et une
autre avec l'Iran, visait particulièrement des sentiers dans les
zones montagneuses utilisés par les militants du PKK pour se
déplacer, précise l'agence.
"L'IRAK NE PEUT PAS LIVRER LES CHEFS DU PKK"
Les avions turcs bombardent régulièrement les positions des
rebelles kurdes à l'intérieur du territoire turc. Mais cette
opération de l'armée intervient après qu'Ankara a menacé de
conduire des incursions militaires dans le Kurdistan irakien, en
raison d'attaques meurtrières perpétrées depuis cette région par
le PKK. La dernière offensive, dimanche, a coûté la vie à douze
soldats, et provoqué l'émoi de la population turque. L'armée a
par ailleurs annoncé mardi que trente-quatre rebelles ont été
tués dans les combats depuis cette dernière embuscade.
La Turquie a également renforcé ses effectifs militaires à la
frontière, afin de pousser Bagdad à neutraliser quelque 3 000
rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan qui se servent
du nord de l'Irak comme d'une base de repli. "Nous renforçons
nos effectifs près de la frontière à Silopi et Uludere, avec des
soldats venus d'autres régions du pays", a déclaré une source
militaire à l'agence de presse Reuters. Toutefois, Ankara ne
prévoirait pas encore d'opération militaire majeure, afin de
préserver la possibilité d'un règlement diplomatique.
Contrairement à ce qu'avait annoncé une source gouvernementale
turque, Bagdad a démenti mercredi avoir proposé à Ankara
d'extrader des chefs du PKK réfugiés dans le nord de l'Irak."Nous
avons déjà déclaré à plusieurs reprises que les chefs du PKK ne
résidaient pas dans des villes d'Irak et qu'ils vivaient avec
des milliers de leurs combattants dans la montagne de Qandil. Il
est impossible de les appréhender et de les livrer à la Turquie",
a expliqué le président irakien Jalal Talabani.
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Kévorkian Raymond
| éd. Odile Jacob, 2006 Longs extraits :
(p.6) /1915/ L'échec au Caucase et la menace russe précipitent les événements. Dès fin janvier, les soldats arméniens de la IIIe armée sont désarmés et employés à des travaux de voierie. Bientôt ils sont liquidés par petits groupes. La guerre scelle le destin de la population arménienne. La loi provisoire de déportation du 27 mai 1915 vise d'abord les populations arméniennes des vilayet orientaux, celles qui sont les plus proches du front du Caucase. L'extermination des Arméniens d'Anatolie se fait par phases successives, décrites dans le détail par Raymond Kévorkian. Comme le note l'auteur, les hommes adultes sont souvent éliminés avant même le départ des convois ou en route dans les sites-abattoirs où l'Organisation spéciale (Tesjtilat-i Mahsusa), composée en partie d'anciens repris de justice, s'occupe de l'élimination des Arméniens. Cette organisation qui dépend du ministère de la Guerre est coiffée par Bahaeddin Şakir. Tandis que les déportations massives ont lieu en mai-juin, le 24 avril 1915, une rafle, à Constantinople, élimine les intellectuels et les notables de la capitale. « La chronologie des déportations montre un décalage dans le temps entre les déportations massives de mai-juin 1915 dans les provinces orientales et celles des populations d'Anatolie occidentale et de Cilicie qui ne seront expulsées de leur lieu d'origine qu'en août-septembre 1915 », note l'auteur.
Un certain nombre de vali (gouverneurs) de province refusent d'exécuter les ordres de déportations et sont démis. C'est le cas de Celai bey, vali d'Alep qui, muté à Konya, refuse une seconde fois d'obtempérer, de Resjd bey, vali de Kastamonu, et de Hasan Mazhar, vali d'Angora.
En marge des atrocités commises en route, soit par l'Organisation spéciale, soit par des tribus nomades kurdes, la population turque, dans son ensemble, pas plus que les Kurdes sédentaires ne participent, en général, à la mise à mort. Des femmes sont raptées et deviennent des épouses dans une société encore polygame. Des enfants sont recueillis et sauvés, par des Turcs ou des Kurdes. Les Yézidis du Sindjar accueillent les réfugiés avec bienveillance et les soustraient au sort qui leur était réservé.
(p.7) Ceux qui ont survécu aux marches comme ceux qui sont arrivés indemnes de l'Ouest se trouvent concentrés, au début de 1916, dans la région de Der Zor, dans le désert syrien. La partie la moins connue du travail de Raymond Kévorkian concerne le sort de ces centaines de milliers d'Arméniens et l'organisation de leur destruction dans des camps de regroupements. L'ouvrage est très précis sur ce processus, sur ceux qui furent nommés pour le mener comme sur l'encadrement des camps. On choisit des volontaires, souvent tcherkesses. On retrouve, dans ces camps d'extermination, des caractéristiques familières à ceux qui connaissent la littérature afférente aux camps nazis ou staliniens et montrent, une fois encore, le degré d'asservissement et de déshumanisation auquel les conditions de détentions finissent par soumettre les individus. « Le directeur nomme un surveillant en chef et des gardiens parmi les déportés arméniens, en leur offrant en échange de les nourrir et de leur laisser la vie sauve. Ceux-ci sont notamment chargés de surveiller les camps durant la nuit. Le choix des surveillants semble répondre à une logique visant à les recruter parmi les couches sociales les plus modestes, afin d'accentuer l'antagonisme déjà existant entre les déportés aisés, c'est-à-dire ceux qui pouvaient encore se payer de quoi manger, et les autres qui crevaient littéralement de faim. Tous les témoignages révèlent, en effet, que ces supplétifs arméniens étaient tout aussi brutaux que leurs collègues "ottomans" et particulièrement agressifs à l'égard de leurs compatriotes. On aura compris que ce genre de circonstances particulières était propice à l'épanouissement des instincts les plus vils et au développement d'une agressivité apparemment infondée entre déportés. Celle-ci devait se superposer aux antagonismes sociaux traditionnels, traversant tous les milieux indistinctement, comme si les victimes se reprochaient mutuellement le sort que les bourreaux leur faisaient subir.»
Sur cette seconde phase du génocide qui se situe loin des fronts militaires, l'auteur remarque : « Le Comité central ne peut plus s'abriter derrière son discours sécuritaire et sa théorie du complot contre l'État. En l'occurrence, il vise à liquider une population très majoritairement formée de femmes et d'enfants. » Non seulement les Jeunes-Turcs visent, au nom d'une idéologie panturquiste, à créer une continuité géographique avec la population turcophone du Caucase mais à éliminer le groupe non musulman, géopolitiquement le plus gênant. Les Arméniens se trouvent, en quelque sorte, au mauvais endroit au mauvais moment. Ce nettoyage ethnique n'est pas réservé aux seuls Arméniens, même si ce sont eux qui subissent les pertes les plus lourdes (Constantinople, où se trouvent les ambassades, n'est que partiellement épargnée, tout comme Smyrne grâce à l'intervention personnelle de Liman von Sanders, le généralissime allemand) mais les chrétiens d'Orient et surtout les Grecs du Pont sont également liquidés en masse à la fin de la guerre.
(p.8) L’Etat turc continue activement à contester les faits, et l’offre à l’Arménie de réunir une assemblée d’historiens pour les établir n’est qu’une manifestation supplémentaire de négationnisme.
(p.13) En qualité de plaignants, les Arméniens représentés par le Patriarcat de Constanti-nople avaient accès aux dossiers d'instruction et le droit de prendre des copies ou des photographies des documents originaux ou certifiés conformes. Bien que « martiale » et « extraordinaire », la Cour était à l'origine mixte, c'est-à-dire composée de magistrats militaires et civils. Ce fut du moins le cas jusqu'au 24 mars 1919. Malgré le court laps de temps au cours duquel le Patriarcat et ses avocats purent accéder aux dossiers — du 5 février au 23 mars —, le Bureau réussit à rassembler une masse assez considérable de documents officiels, qui furent complétés par des matériaux provenant d'autres sources et les témoignages qui affluèrent au Bureau d'information du Patriarcat.
(p.17) Le système ottoman traditionnel : les Ottomans musulmans en haut de l’échelle et les infidèles en bas.
(p.18) (…) Les clercs, à commencer par ceux qui sont issus des ordres religieux, /…/ n'acceptent pas, nous l'avons dit, le discours égalitaire et la perte possible du statut supérieur que leur confère l'islam. Ayant un certain ascendant sur les masses musulmanes, ils jouent un rôle important dans la formation d'une opinion publique rejetant les innovations occidentales et se plaignant du rôle grandissant des non-musulmans.
(p.19) Massacre de près de deux cent mille Arméniens au cours des années 1894-1896.
Ces crimes, sur lesquels aucune étude complète n'a été menée jusqu'à présent, avaient un caractère organisé, et l'implication directe de la Sublime Porte dans leur mise en œuvre est hors de doute. Sans être de nature génocidaire, ils semblent avoir eu pour vocation d'amputer la population arménienne et de l'affaiblir sur le plan socio-économique.
(p.23) Les journaux parisiens, dont chacun sait qu’ils reçoivent de généreux subsides des agents du sultan ottoman, (…).
(p.34) Outre l'image du révolutionnaire arménien terroriste et soumis aux manipulations des puissances occidentales, apparaît aussi, dans le discours jeune-turc, le type du profiteur-usurier. Évoquant ce type, un rédacteur du Türk note : « Les fortunes qu'ils ont constituées, les arts qu'ils maîtrisent, tout cela vient du fait qu'ils vivent à nos dépens » et suggère aux lecteurs d'en tirer les conséquences en pratiquant un boycott de ces marchands et artisans « qui en subiront les conséquences naturelles ». On voit déjà pointer, derrière ces propos, la théorie du Millî Iktisat, de l'Économie nationale, qui visera à substituer aux entrepreneurs arméniens ou grecs des entrepreneurs « turcs » ou musulmans, ou du moins de ruiner les premiers, et le rejet de tout mérite personnel dans ces succès, qui ne seraient dus qu'aux abus dont sont victimes les Turcs.
(…) En d'autres termes, l'image de l'Arménien soumis, fourbe et peu loyal, que les Jeunes-Turcs ont hérité de la tradition ottomane, se recompose alors en une perception d'un groupe ethno-religieux étranger, mais familier, qui menace le groupe dominant, c'est-à-dire les Jeunes-Turcs qui se perçoivent eux-mêmes comme l'avant-garde éclairée des Turcs.
JEUNES TURCS ET ARMENIENS A L’EPREUVE DES MASSACRES DE CILICIE D’AVRIL 1909
(p.100) Comprendre les origines de l'explosion de violence qui provoque le massacre de 25000 Arméniens de Cilicie, au cours du mois d'avril 1909, a été, pour les milieux arméniens, une priorité absolue.
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(p.135) L’ACTIVITE DES PREMIERES COURS
MARTIALES INSTITUEES EN CILICIE
Rien n'est plus significatif d'une
volonté politique que la mise en œuvre
par l'État d'une justice susceptible de
punir des coupables et ainsi de rétablir
la paix civile et le règne du droit. Or,
concernant les événements de Cilicie,
les activités des premières cours
martiales locales ont donné lieu à des «
abus » qui ont scandalisé plus d'un
observateur, sans parler des victimes
elles-mêmes. « II n'est malheureusement
que trop certain, dit un diplomate, que
les nouveaux gouvernants s'occupent bien
plus d'accuser les Arméniens que de
rechercher les vrais coupables. C'est
par centaines qu'on arrête les
Arméniens, alors que les instigateurs
des massacres restent impunis et
dirigent même avec insolence l'œuvre de
la justice ». Ces cours avaient aussi
une autre particularité : elles étaient
constituées des principaux organisateurs
(p.136) des massacres et travaillaient
toutes sur la base de rapports fournis
par des commissions d'enquête locales
dont les membres étaient eux-mêmes
impliqués dans les massacres. Elles
avaient ainsi le pouvoir de désigner les
« coupables ». Les rapports Babikian et
Fayk-Mosditchian soulignent du reste ces
anomalies, ainsi que la pratique
courante des faux témoignages et des
aveux extorqués aux victimes. C'est à la
suite de protestations diplomatiques et
d'une vive réaction des milieux
arméniens de Constantinople que le grand
vizir Huseyin Hilmi annonça finalement
devant le Parlement, le 24 mai 1909, la
formation d'une cour martiale composée
de cinq membres, tous issus des rangs
jeunes-turcs, présidée par Yussuf Kenan
pacha. On note toutefois que cette
instance était dépourvue de moyens
d'enquête et a tout bonnement repris les
dossiers préalablement instruits. Elle a
en outre institué trois branches
locales à Tarse, Erzin et Marach.
(p.145)
De notre point de vue, il ne fait aucun
doute que ces hommes expérimentés — le
général Remzi pacha a été l'un des
organisateurs des massacres hamidiens de
1895-1896 à Marach — ont reçu des ordres
supérieurs pour mettre en œuvre les
massacres. Ils ont su donner
l'impression qu'ils étaient débordés par
une situation incontrôlable et gérer l'«
information » comme on savait le faire
sous Abdùlhamid, avec pour principe
essentiel de présenter les victimes
comme des agresseurs et les agresseurs
comme des victimes.
(p.146)
La conscription se révèle
cependant un véritable cauchemar pour
les jeunes soldats arméniens. Simon
Zavarian, qui séjourne dans les années
1909-1910 dans la plaine de Mouch,
signale à ses camarades d'Istanbul les
bastonnades, les violences en tout
genre, les conditions d'hygiène
catastrophiques — il n'y a pas de
caserne à Mouch — et, par conséquent,
des cas de désertion. Il note que durant
les trois derniers mois, on y a recensé
trente décès sur un effectif inférieur à
huit cents appelés. Il souligne
toutefois que « la situation la plus
terrible est celle des [soldats]
Albanais, dont la moitié a déjà disparu
». Le chef dachnak rapporte également le
témoignage du Dr Zavriev,
concernant les conscrits d'Erzerum, où
l'année précédente, plus de deux mille
soldats sont morts : « Comparé aux pays
étrangers, cela représente des pertes
dix fois supérieures ».
(p.152)
Durant ses dix premiers mois de pouvoir,
jusqu'aux « incidents du 31 mars » 1909,
son obsession, affirme-t-il, semble
s'être concentrée sur les Albanais.
Lorsqu'on examine la politique
albanaise du Comité Union et Progrès
durant cette période, et notamment la
campagne de propagande qui est menée
dans la presse jeune-turque de
Constantinople, on constate que la
répression sanglante menée par
l'armée ottomane en Albanie est
légitimée par une accusation de
séparatisme. Comme le remarque un
observateur attentif: «Le plus petit
fait concernant un quelconque Albanais
était aussitôt imputé à toute la race
que le Comité s'obstinait à faire passer
pour ennemie du nouveau régime ». Malgré
leur rôle décisif dans l'écrasement de
la réaction du 31 mars, sans parler de
leur contribution capitale dans la
révolution de juillet 1908, le CUP a, à
travers ses journaux, lancé une campagne
de dénigrement contre ces mêmes
Albanais dès le début du mois de juin
1909. Ils y sont accusés d'avoir
développé un mouvement réactionnaire
opposé à la Constitution. (…)Alorsz
qu’ils auraient dû être les plus faciles
à « turquifier », ils résistent et( se
montrentn très atachés à leur langue et
à leurs traditions nationales.Le
Dr Nazîm, l’un des principaux idéologues
du Comité central de L’Ittihad : (…)
(p.153)
Après que nous aurons canonné les
Albanais et répandu du sang musulman,
gare aux ghiaours. Le premier chrétien
qui bouge verra les siens, sa maison,
son village rasés jusqu'à la base.
L'Europe n'osera pas élever la voix ni
nous accuser de torturer les chrétiens
puisque nos premières cartouches auront
été employées contre les Albanais
musulmans ».
Toute la stratégie future et les
ambitions du Comité Union et Progrès se
trouvent ainsi résumées.
Cette déclaration concentre en outre les
principaux éléments de l'idéologie en
formation du parti. Son Darwinisme
social y est clairement à l'œuvre.
L'usage de la violence y est légitimé au
nom des intérêts supérieurs du
Turquisme, même si celle-ci n'est alors
envisagée que comme un moyen
d'intimidation à vocation assimilatrice.
(p.173)
Durant la guerre balkanique et dans les
mois qui ont suivi, la situation dans
les provinces orientales a empiré avec
l’arrivée de (p.174) muhacir
bosniaques fuyant les combats, qui sont
déversés en masse dans les vilayet
arméniens. Remontés contre les
chrétiens en général, ces réfugiés
inquiètent Vahan Papazian : « Nous
craignions, écrit-il, que comme des
sauterelles ils allaient dévorer les
biens des Arméniens et accomplir un
nouveau massacre contre eux. Cela était
le projet démoniaque du gouvernement ».
(p.244)
Dr Nâzim : « Il ne doit y avoir sur
notre sol qu'une seule nation et une
seule langue ». L'«
ottomanisme » n'est bien sûr qu'une
simple clause de style, comme le
discours égalitaire. On peut du reste se
demander si la lente érosion du monde
ottoman, qui laisse place à des
États-nations, et la fréquentation
répétée des révolutionnaires
albanais, macédoniens et arméniens, à
l'identité nationale affirmée, n'a pas
été pour les membres du CUP un facteur
déclenchant de leur projet de fondation
d'une nation turque. Ainsi que le
souligne avec vigueur H. Bozarslan, les
Ittihadistes découvrent cependant qu'il
n'existe pas à proprement parler de «
nation » turque, inscrite dans un
territoire ancestral, mais un groupe
musulman ottoman dominant, qui ne s'est
jamais posé de questions sur son
identité et ne se revendique pas plus
d'ancêtres venus d'Asie centrale. Cette
construction nationale ne peut donc
s'élaborer que par opposition aux autres
éléments, identifiables par une culture
et un terroir. Le rejet des règles de
vie commune, du ciment qui assure la
cohésion de l'empire, ne peut
qu'engendrer un affrontement. Faire muer
un empire multiculturel en État-nation
était une tâche impossible, la source
d'antagonismes inévitables. Il y a tout
lieu de croire que ceux-ci ont été
suscités ou révélés par l'idéologie
nationaliste avancée par l'Ittihad.
(p.252) Un télégramme codé adressé
d'Erzerum, le 4 juillet 1915, par le
Dr Bahaeddin Şakir au
vali de Mamuret ul-Aziz, Sabit
bey, pour être transmis au délégué du
Comité dans le vilayet, Bo§nak
Nâzim bey (de Resne), précise la nature
des interventions du président du bureau
politique de la Teşkilât-i Mahsusa : «
N° 5, pour Nâzim bey. Avez-vous entamé
la liquidation des Arméniens qui ont été
déportés de là-bas? Exterminez-vous les
individus nuisibles que vous dites avoir
déportés ou exilés, ou vous
contentez-vous de les déplacer?
Informez-moi clairement, cher frère ».
Ce document ayant échappé à l'épuration
des archives de l'O.S., montre que son
chef ne pouvait pas orchestrer toutes
les opérations en se déplaçant d'un lieu
à l'autre dans sa fameuse « automobile
spéciale » et qu'il était parfois obligé
de communiquer par télégramme chiffré.
Le rapport patriarcal précise aussi
qu'il est le principal responsable de
l'extermination dans les six vilayet
de cinq cent mille Arméniens, mais
qu'il a aussi supervisé sur le terrain
la liquidation de centaines de milliers
d'autres déportés envoyés dans les camps
de Syrie et de Mésopotamie. La même
source note qu'« il veilla à ce qu'une
part importante des confiscations de
biens arméniens parvienne dans les
caisses du Comité central » de
l'Ittihad, et qu'enfin, au cours de la
guerre, il a fait des tournées de
propagande en Perse et en Afghanistan
pour y préparer un grand
mouvement pantouranien contre les
Britanniques. (…)
Ce médecin légiste
incarne sans doute le mieux la faction
de l’Ittihad inspirée par des penchants
racistes, xénophobes, nationalistes et
criminels.
(p.268)
L'appel au djihad, à la guerre
sainte contre les « infidèles »,
lancé officiellement par le Şeyh
ul-Islam, Hayri effendi — un Ittihadiste
qui n'avait rien d'un religieux —, le 13
novembre 1914, marque une radicalisation
du discours qui n'a échappé à personne.
Certes, note le général Liman von
Sanders, en décrivant les «
manifestations » qui suivirent cet
appel le lendemain, samedi 14, « la
police turque organisa comme d'ordinaire
les cortèges dans les rues ; les
manifestants habituels et autres
figurants disponibles reçurent quelques
piastres à titre de récompense ». La
presse rapporte que le cortège en
question a été dirigé vers le mausolée
du sultan Fatih, puis le palais du
sultan et même vers l'ambassade
allemande, exemptée pour l'occasion des
foudres de la religion, où le Dr
Nâzim a exprimé avec ardeur tout le bien
qu'il pensait des alliés allemands.
Krikor Zohrab, vieux routier de la
politique ottomane, note dans son
journal que samedi [donc le 14
novembre], « une grande bouffonnerie a
été présentée. Les Turcs ont appelé très
solennellement au djihad contre
les quatre États ennemis: Russie,
France, Grande-Bretagne et Serbie.
(p.269)
Il apparaît (…) que dans les zones où
l'Organisation spéciale a opéré, les
massacres localisés, des enlèvements et
des pillages ont été commis par les
çete contre les populations
arméniennes. (…) Le Dr Lepsius évalue à
sept mille le nombre des victimes
arméniennes dans ces «frontières au
cours des mois de novembre-décembre
1914. Il faut souligner lia plupart de
ces massacres sont commis avant
l'offensive lancée par Enver.
OFFENSIVE
de l’hiver 1915-1916
(p.279) (…) Durant l'hiver 1916, cette
même IIIe armée — on n'y
trouve plus d'Arméniens — a enregistré
cinquante mille désertions, c'est-à-dire
plus de 50 % de ses effectifs. Il faut
aussi observer que bon nombre de soldats
de la IIIe armée ont été
faits prisonniers et internés en
Sibérie et il est fort probable que
ceux-ci ont été comptabilisés dans les
morts ou les déserteurs. Les soldats
arméniens détenus en Sibérie avec leurs
camarades ottomans, dans des conditions
similaires, n'ont du reste été libérés
qu'après plusieurs interventions du
catholicos d'Arménie auprès des
autorités militaires russes, après
dix-huit mois de détention, en juin
1916. Il faut enfin rappeler qu'Enver
n'a échappé à l'enfer de Sankamis que
grâce à un officier arménien, originaire
de Sivas et ancien des guerres
Balkaniques, qui l'a porté sur son dos.
Ce que le vice-généralissime n'a pas
manqué de souligner dans la lettre
d'éloge qu'il adresse à ce sujet au
primat arménien de Konya, Karékin
Vartabèd. Arif Cemil rapporte d'autre
part qu'au sein même des escadrons de
l'O.S., les désertions ont été
considérables. Un commandant d'escadron
çete, Topai Osman, qui deviendra
célèbre au cours du printemps 1915 pour
son action contre les Arméniens de
Trébizonde, est traduit devant la cour
martiale de Rize, instituée par Yusuf
Riza, pour avoird éserté le front avec
ses çete.
(p.279)
Concernant les bataillons de volontaires
arméniens engagés dans les opérations
militaires contre les forces ottomanes,
D. Bloxham observe que la plupart des
massacres de novembre-décembre 1914 et
janvier 1915 se sont produits dans les
zones ou des volontaires arméniens
étaient en ligne, comme à Karakilise et
Bayazid, où dix-huit villages sont
affectés par des exactions de çete
de l'O.S. après le retrait des
Russes, en guise de représailles. Mais
cela ne peut suffire à expliquer les
quelque seize mille victimes de
novembre-janvier dans les zones
frontalières. Les nombreuses victimes
des confins nord, vers Ardahan, ont par
exemple été exterminées dans des zones
où ce sont les forces turques qui ont
pris l'offensive, et rencontré la seule
résistance de cosaques. Il nous semble
plus vraisemblable d'y voir
l'extériorisation d'une hostilité bien
ancrée dans les milieux de l'O.S. à
l'égard des Arméniens, même s'il ne fait
aucun doute qu'il n'existe alors aucun
plan de destruction systématique. Le
processus de « diabolisation » des
populations arméniennes apparaît
clairement dans le discours rétrospectif
d'Arif Cemil. Il signale qu'après s'être
repliés devant les troupes russes à
Çaldiran, les çete de l'OS ont découvert
à Arciş, chez un « pharmacien arménien,
[...] de nombreux documents qui
indiquaient comment les Arméniens
allaient mener leur mouvement avec les
Russes et comment ils allaient mettre en
œuvre leur politique d'extermination ».
Cemil fait grand cas de ces « documents
» découverts chez le pharmacien d'Aras,,
et n'hésite pas à les publier car ils
lui apparaissent comme les preuves
matérielles de la trahison des
Arméniens. Il écrit à ce sujet : « Les
Arméniens de l'intérieur essayaient,
avec des commandos organisés, de mettre
en danger l'arrière de notre armée
et de couper sa voie de retraite. Un
certain nombre d'ordres importants,
propres aux çete arméniens,
étaient passés entre nos mains. Ces
ordres, qui concernaient les mouvements
futurs des çete arméniens,
contenaient absolument tout en détail ».
Bien qu'écrit plus de quinze ans après
les faits, et donc sans doute influencé
par le discours qui a été bâti après
coup par Istanbul sur la trahison
arménienne, ces propos expriment un état
d'esprit qui devait être courant chez
les Turcs. Il ne fait aucun doute que
Cemil et ses camarades étaient
convaincus de la trahison. C'est ce qui
l'incite à entièrement publier ces «
ordres importants ». Après une lecture
attentive, on constate cependant qu'il
s'agit du contenu, au sens un peu gauchi
par le traducteur militaire, d'un
opuscule destiné aux fedaï
arméniens, Les Règles militaires,
rédigé en 1906, du temps du sultan
Abdulhamid, par le fameux Antranig.
Ainsi se trouve synthétisée la
perception jeune-turque du complot
arménien, dont on ne saurait dire s'il
s'agit d'un pur discours de propagande
ou d'une conviction révélatrice d'une
perception faussée de la réalité.
(p.284)
Les slogans panislamiques et la
licence accordée aux fidèles pour
s'attaquer aux chrétiens n'ont
toutefois pas suffi à soulever les
populations locales, peu accoutumées
aux massacres rituels fréquents dans
l'Empire ottoman. Ce sont les forces
turques, les escadrons de çete et
leurs alliés locaux qui ont accompli la
basse besogne. En guise d'armée
régulière, les observateurs, diplomates
et missionnaires découvrent, lors de
l'entrée à Tabriz des troupes
d'occupation turques, le 8 janvier 1915,
« une bande de Kurdes de tout âge et de
toute condition, montés les uns à
cheval, les autres sur des mulets et le
reste de la troupe sur des ânes. Presque
toutes ces bêtes étaient chargées en
outre de caisses, de ballots d'habits,
de boîtes de toutes sortes, de tapis ».
Ce qui indique qu'en cours de route ces
irréguliers se sont emparés de ce qui
leur tombait sous la main dans les
villages chrétiens rencontrés.
(p.285)
À Salmast et le bourg voisin de Dilman,
dans la plaine située immédiatement au
nord de celle d'Ourmia, les Arméniens ne
sont pas inquiétés jusqu'au 14 février,
car abrités par leurs voisins musulmans,
à défaut de mission étrangère. C'est là
que les massacres les plus importants
sont commis dans la deuxième quinzaine
du mois de février 1915. Un stratagème
conçu par le commandant Rostam beg
permet d'arrêter environ huit cents
Arméniens qui sont transférés dans les
villages voisins de Haftevan et Khosrova
: après avoir été torturées et mutilées,
ces personnes sont achevées et jetées
dans les puits et les citernes. D'après
une source allemande, les opérations
des Turcs en Azerbaïdjan, de décembre
1914 à février 1915, ont fait près de
vingt et un mille victimes chrétiennes,
notamment dans les plaines de Salmast et
Ourmia, sans parler des femmes et des
enfants enlevés et maintenus dans les
tribus kurdes.
(p.287) Parmi les événements marquants,
l'entrée en guerre de la Turquie a
provoqué l'expulsion des membres des
missions françaises le 21 novembre 1914,
mais les missionnaires américains se
maintiennent. Les premières opérations
militaires engendrent à la même époque
l'arrivée en ville de réfugiés qui
fuient les combats ou ont été victimes
des violences de çete de
l'Organisation spéciale dans les
villages arméniens des kaza
orientaux de Baçkale et de Mahmudiye.
Les détails donnés par les survivants
réfugiés à Van sur les exactions de
l'O.S. qui tuent avec un « raffinement
inouï de cruautés » troublent les
esprits. De fait, les préparatifs menés
par Ömer Naci pour former des escadrons
de çete n'ont pas échappé aux
chefs dach-nakistes. Mais leur priorité
est d'éviter toute provocation et de
maintenir le dialogue avec le vali
et les autorités centrales.
Plusieurs incidents plus ou moins graves
se produisent dans le vilayet de
Van entre décembre 1914 et mars 1915,
obligeant à chaque fois les dirigeants
arméniens à intervenir pour calmer les
esprits. À Pelu/Pih, un village situé à
la limite des kaza de Garzan et
de Gevaş, le fil du télégraphe a été
coupé début décembre et les villageois
en sont accusés par le kaïmakam,
qui arrive, accompagné de gendarmes, et
fait entièrement incendier la localité,
tandis que les villageois parviennent
pour la plupart à s'enfuir. Un autre
incident se produit à Gargar, à la
limite des vilayet de Van et
Bitlis, à la mi-février. Des jeunes gens
y réagissent aux violences des
gendarmes et le village est finalement
pillé par des çete kurdes, les
habitants fuyant dans les kaza de
Moks et de Gevas.
Une troisième affaire se produit dans le
kaza d'Adilcevaz, au nord-ouest
du lac de Van, à Ardzgué, dont le
kaïmakam arménien, Bédros Mozian, a
été démis en août 1914. Les membres
d'une tribu kurde, celle des Çato, qui
avaient précédemment accompli des
violences à Melazkirt, Erciş, Perkri et
Arcak en décembre, s'en prennent au
village de Kocer le 25 février 1915 et
pillent, violent, enlèvent des jeunes
filles et des têtes de bétail. Un groupe
d'autodéfense d'une cinquantaine de
jeunes gens a immédiatement été formé
pour défendre les autres villages de la
région. Le 26 février, lorsque ces mêmes
Kurdes attaquent deux villages voisins
du kaza d'Adilcevaz, ils sont
accueillis à coups de feu et laissent
sur le terrain plusieurs morts. Un
dernier événement se produit dans le
kaza de Timar, au nord-est du lac de
Van, le 24 mars, où la troupe et les
gendarmes encerclent le groupe
d'autodéfense venu d'Adilcevaz. Aram y
accourt pour calmer les esprits et évite
l'affrontement.
(p.291)
Dès son retour d'Azerbaïdjan où Cevdet
et Ômer Naci ont commis des massacres
dans les plaines de Salmast et d'Ourmia,
le vali a réclamé la mobilisation
de trois mille Arméniens supplémentaires
et semble faire preuve d'intransigeance
à ce sujet. Les chefs religieux et
civils arméniens rechignent à se
soumettre à cette nouvelle exigence.
Chacun sait en effet que les conscrits
ne sont plus envoyés au combat, mais
sont, dans le meilleur des cas, versés
dans des bataillons de soldats-ouvriers,
maltraités, parfois assassinés. «
Acceptées un jour, [les propositions]
sont refusées le lendemain ». Ces
pourparlers traînent, sans aboutir,
jusqu'à la mi-avril 1915.
(p.292)
Rafaël de Nogales, officier vénézuélien
affecté à la IIIe armée,
arrive à Adilcevaz le 20 avril dans la
soirée et il découvre une vision
dantesque : des incendies tout autour du
lac de Van. Le lendemain matin, il est
averti que les « Arméniens attaquent la
ville ». Sautant à cheval, R. Nogales
parcourt le bourg et découvre un tout
autre spectacle : des échoppes saccagées
et une chasse à l'homme menée par
Turcs et Kurdes dans le quartier
arménien : « les assassins pénètrent
dans les foyers » et poignardent les
habitants. Ayant ordonné au maire, qui
menait les « émeutiers », d'arrêter
immédiatement, il s'entend répondre
qu'il a reçu l'« ordre irrévocable du
gouverneur général de la province
"d'exterminer tous les hommes arméniens
âgés de douze ans et plus" ». « Au bout
d'une heure et demi de boucherie, il ne
reste des Arméniens d'Adilcevaz que sept
survivants ». Lorsqu'il rentre au
konak, il reste quelque peu perplexe
devant l'« effronterie » du kaïmakam
qui le « remercie avec effusion pour
avoir sauvé la ville de l'attaque des
Arméniens ».
(p.297) Comme à Van, les choses ne se
sont véritablement dégradées qu'au mois
de mars. Dans la région de Mouch, c'est
le recrutement du fameux chef kurde,
Haci Musa beg, qui s'était fait
connaître dans les années 1890 pour les
crimes qu'il avait commis dans la
plaine et au Sassoun, qui marque le
début de la campagne de harcèlement des
villages arménien du sancak. On
lui doit notamment l'attaque de
Mouchaghchèn, où il tue plusieurs
villageois et incendie les maisons, et
l'assassinat des membres de la famille
du maire d'Avzoud, reis Malkhas, brûlés
vifs dans leur grange. Suite à ces
exactions, les fedaï vétérans
demandent à prendre le maquis. Une
trentaine se retirent au monastère des
Apôtres, sur les hauteurs de la ville,
sans attendre les directives du parti.
Informé, le mutesarif envoie
immédiatement le lieutenant Çerkez
Ahmed, avec quelques dizaines de
cavaliers, pour réduire ces hommes qui
provoquent son autorité. Sur le chemin
très escarpé qui monte vers le
monastère, la première balle tirée
provoque la panique parmi les chevaux et
le lieutenant tombe dans le précipice.
(p.300) Nous avons du reste observé que
plusieurs centaines de soldats arméniens
ottomans, prisonniers des Russes, sont
restés internés durant dix-huit mois en
Sibérie avec leurs compagnons d'armes
musulmans. (…)
On observe donc que les conscrits
arméniens n'ont pas systématiquement été
versés dans des bataillons de soldats
ouvriers, quoi que certains aient été
désarmés très tôt. On peut même affirmer
que dans les régions placées sous
l'autorité de la Ve armée, en
Anatolie occidentale, nombre de
conscrits ont été versés dans des
unités combattantes. Si, comme le
souligne E. Zürcher, les soixante-dix à
cent vingt unités d’amele taburiler
composant traditionnellement ce
service auxiliaire de l'armée,
consacrées aux terrassements des routes
et aux transports, étaient pour
l'essentiel composées de conscrits
chrétiens — un document donne même le
chiffre de 75 % d'Arméniens -, il faut
retenir que cela n'a pas été une règle
générale jusqu'à la fin de la première
campagne du Caucase. Ceci dit, il ne
fait aucun doute que les soldats
arméniens, grecs et syriens chrétiens
étaient dès l'origine suspectés d'un
manque de loyalisme.
(p.301)
D'après le témoignage d'un soldat
arménien de l'armée régulière originaire
de Mouch, Hayg Aghababian, chaque nuit
cinq, dix, vingt soldats arméniens de
son unité, basée près d'Erzerum, étaient
emmenés hors du cantonnement et
disparaissaient. Le primat d'Erzerum,
Smpad Saadétian, est intervenu auprès du
vali Tahsin bey, qui a reconnu
que des faits de ce genre s'étaient
produits, mais que des consignes
avaient été données pour que cela cesse,
« mais cela a continué jusqu'à ce que
les soldats arméniens disparaissent tous
». Nous ne disposons à vrai dire que de
fort peu d'informations sur le sort des
soldats qui ont servi dans des unités de
combat. Ce seul témoignage ne peut
suffire à tirer des enseignements
généraux, mais il semble au moins
indiquer que les combattants désarmés
après le 25 février, sur le seul front
du Caucase, n'ont pas été versés dans
des bataillons d'ouvriers, mais
liquidés assez rapidement par petits
groupes. Un fait similaire antérieur,
qui se produit près de Köprükïy, début
décembre, à la suite de l'affrontement
entre Russes et Turcs et du retrait des
troupes ottomanes vers le village d'Egan,
où cinquante soldats arméniens sont
fusillés pour s'être repliés, relève
plus d'une sanction disciplinaire que
d'une stratégie générale, même si,
effectivement, seuls les conscrits
arméniens sont sanctionnés pour une
débandade collective de toute une
brigade. Une autre question n'a été que
peu examinée, celle qui concerne les
vagues successives de mobilisation et
l'évolution des missions qui leur
étaient confiées. Après les 20-45 ans,
dont le recrutement s'est achevé au plus
tard début novembre, les autorités ont
progressivement sollicité d'autres
classes d'âge, notamment à partir de
janvier 1915. La deuxième phase de
mobilisation visait des tranches d'âge
supérieures qui devaient être employées
comme « militaires attachés à la
gendarmerie ». Il existait cependant
deux types de bataillons, fixe et
mobile, et la plupart des Arméniens ont
été versés dans les seconds qui avaient
des conditions de service beaucoup plus
difficiles, car il nécessitait
l'éloignement des conscrits de leurs
foyers, tandis que les fermiers
servaient dans des unités proches de
leurs domiciles.
l'arrestation des élites arméniennes le
24
avril 1915
(p.315) La rafle des élites arméniennes
de la capitale qui est menée dans la
nuit du 24 au 25 avril vise plusieurs
centaines de personnes : non seulement
des militants politiques dachnakistes,
hentchakistes et ramgavar, mais
également les journalistes les plus en
vue, des écrivains, des avocats, des
médecins, des proviseurs de lycée, des
clercs, des négociants. Quelques
personnes ont provisoirement échappé à
ce vaste coup de filet
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